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Full text of "La Gruyère: description, histoire, légendes et souvenirs"

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Li iiif lii 



Q)aâ(âaa5>^a(DQ^ la^â^iD^ias, 



LÉGENDES ET SOUVENIRS 



PAR 

HÊLIODORE RAEMY DE BERTI6NY 

Continué par son frère le H. P. ETIENNE RAEMY, mission- 
naire apostolique, membre des Sociétés d'Histoire et 
d'Utilité publique. 



n 



tsn 



PRIBOVRG 

En vente chez tous les libraires. Dépôt principal 
chez l'auteur, rue de Lausanne, 137. 

BUI.I.E ET I.A CiRUYÈRE 

En vente chez A. Baudère, libraire, à BuUe, dans les 
principaux hôtels et établissements de la contrée. 

nOMOMT 

A l'imprimerie de VAmi du Peuple. 
4867 





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La Veuve et les Enfants de FAuteur se réservent 
tous les droits de propriété littéraire sur cette Notice 
et sur les autres ouvrages de M. Hél. Raemy. 



Friboarg. — Imprimerie de Ch. Marchand. 



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PREFACE. 



La première partie des Excursions dans les 
montagnes et les hautes vallées fribourgeoises a paru 
en 1862. C'est au Lac Noir qu'elles ont débuté. 
Cet opuscule a été accueilli avec une faveur 
assez rare chez nous ; ces premières «excur- 
sions ont été reproduites en Suisse et à Té- 
tranger dans plus d'une feuille périodique. 

La seconde partie fut annoncée dès lors. 
Diverses causes en ont retardé la publication 
jusqu'ici. J'hésitai quelque temps. La Gruyère 
avait été décrite, explorée en tous sens, sous 
tous ses aspects, pour le touriste comme 
pour le rechercheur historique, par M. Hubert 
Charles en 1826, il y a quelques années par 
M. Auguste Majeux. M. J.-J. Hisely a été le 
savant et consciencieux historien de cette 
contrée. J'y ai conduit moi-même le touriste 
dans un Guide-itinéraire qui a paru à Genève et 
à Fribourg en 1856. 

Néanmoins , il m'a semblé que, malgré 
tous ces travaux petits et grands, sans 
compter les narrations éparses çà et là, il y 
avait encore quelque chose à faire. Bien des 
changements, bien des faits nouveaux se sont 



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— 4 — 

produits depuis quarante ans, depuis que 
M. H. Charles écrivit son charmant opus- 
cule. Les trois grands volumes de M. Hisely 
ne sont pas précisément destinés à un public 
ordinaire, au commun des lecteurs, encore 
moins au touriste et au campagnard. Les 
ouvrages parus il y a une dizaine d'années 
sont déjà vieillis comme simples guides. Des 
voies nouvelles se sont ouvertes ou vont 
rêtre à travers nos vallées, le sifflet de la 
locomotive y va retentir : — le moment est 
propice pour y introduire le lecteur. 

Je profiterai des travaux de mes devanciers, 
comme M. Ferdinand Perrier en a profité 
dans ses récents Souvenirs de Fribourg — ville et 
canton; je me ferai un devoir et un honneur 
de citer les ouvrages que j'ai utilisés et qui 
sont devenus rares dans les bibliothèques. 
Je glanerai un peu partout et il m'arrivera 
aussi de me copier moi-même. 

Mon récit semi-descriptif, semi-historique, 
sera parsemé de souvenirs, d'anecdotes et 
de légendes. Je tâcherai de condenser dans 
ces pages des matériaux et des renseigne- 
ments que le lecteur ne pourrait trouver 
qu'en consultant une foule d'écrits devenus 
presque introuvables. Je m'appliquerai à 
être juste envers tout le monde et de ne pas 



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— 5 — 

passer à travers le pays sans en citer les 
célébrités, lesillustrations, hommes etchoses, 
dans le passé et dans le présent. 

Puissé-je réussir et surtout éviter le genre 
ennuyeux, le seul vraiment redoutable I 

Accompagné de ces promesses et ces vœux, 
pars maintenant, mon petit livre, va de- 
mander droit d'entrée dans ces riants vil- 
lages, ces hameaux pleins de verdure et de 
vie, que j*ai tant de fois parcourus avec un 
charme nouveau ; va frapper à la porte du 
chalet qui ne me refusa jamais l'hospitalité ; 
cherche à te faire lire de l'homme des champs, 
de VairmaiUi, du buebo et de la graciosa tres- 
seuse. Dis-leur bien à tous qu'ils ne sont pas 
pour moi des étrangers, que j'aime leur pays 
et que je veux contribuer, si possible, à le faire 
aimer plus encore ; que je crois le connaître 
aussi un peu, et que je me suis assis, comme 
eux, sur les bancs d'une école de la Gruyère 
lorsque j'avais cinq ans.... Allez donc, mes 
petites, que la critique vous soit légère, elle 
pourtant si aisée I — et l'accueil du public 
favorable comme il le fut à vos sœurs et à 
vos devancières ! 

Mai 1867. 

H. R. 



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— 6 — . 

POST-SCRIPTUM. 

L'auteur de la Notice sur la Gruyère n'a 
pas pu mettre la dernière main à son œuvre. 
Enlevé subitement à Testime de ses conci- 
toyens, à Taffection de sa famille et de ses 
nombreux amis, il est décédé à Fribourg, — 
des suites d'une hydropisie, — dans la nuit 
du samedi au dimanche, 30 juin 1867. 

Voici en quels termes un journal de notre 
canton a retracé les principales phases de 
l'écrivain et de l'homme de cœur dont nous 
pleurons la perte : 

• Né à Fribourg en 1819, M. Héliodore Raemy com- 
mença ses classes aux écoles primaires à Bulle, ce 
centre de la Gruyère qui a si souvent inspiré sa plume. 
Après y avoir passé ses premières années, il fréquenta 
ensuite le célèbre pensionnat des Jésuites à Fribourg. 

• Ses classes terminées, M. Raemy fut envoyé à Vienne 
en Autriche, pour y suivre les cours de droit et de juris- 
prudence, et s'y familiariser avec la langue allemande 
dont la connaissance est indispensable dans notre 
canton. 

t A son retour, et après avoir complété ses éludes 
de droit par un stage dans Tun de nos meilleurs 
bureaux d'avocat, M. Héliodore Rsemy fut successi- 
vement nommé au poste de secrétaire du Conseil de 
Justice et de greflSer du Tribunal d'appel. 

• Les malheureux événements de 1847 étant sur- 
venus, le défunt se démit de ses foncliojis, tout comme 
il avait brisé avec amertume son épée d'ofiflcier d'in- 
fanterie lors de la capitulation du 15 novembre. Puis, 



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— 7 — 

il occupa momentanément une charge de confiance 
en Autriche, pour revenir ensuite dans son pays. 

> C'est alors que M. Héliodore Rsemy commença sa 
carrière de publiciste en fondant le Chroniqueur de 
Fribourg, journal dans lequel il défen/iit courageu- 
sement les principes religieux et les saines doctrines 
sociales. W avait succédé dans cette œuvre à la Ga- 
zette de Fribourg, que son rédacteur, M. Meyll, dut 
abandonner, autant par raisons de santé que par 
découragement, ensuite des difficultés et des nombreux 
procès de presse que le pouvoir de 1848 ne cessait 
de susciter. 

• Puis, le combat devenant moins ardu, M. Hélio- 
dore Raemy fit paraître la Chronique fribourgeoise, qui 
fut son début dans sa carrière d'historien. Cet ouvrage 
valut à son, auteur une médaille d'or qui lui fut dé- 
cernée par le roi de Sardaigne, comme chef de la 
naaison de Savoie dont la Chronique fribourgeoise avait 
rattaché l'histoire à celle de notre canton, puis la dé- 
coration de l'ordre de St. Grégoire-le-Grand que le 
Pape actuel lui octroya. Enfin une médaille d'honneur 
nominative lui fut aussi décernée à la même occasion 
par S. M. l'empereur d'Autriche, comme descendant 
des Kybourg et des ducs de Zaehringen, les fondateurs 
de la ville de Fribourg. 

» Ses descriptions si-variées de nos Alpes et de 
nos établissements thermaux montrèrent son talent 
descriptif et combien il cherchait à faire aimer notre 
pays. Plus tard, ses nombreux rapports à la Société 
économique dont il était membre firent reconnaître 
le citoyen dévoué aux intérêts de son pays. Le mé- 
moire sur V Industrie fribourgeoise, son tout récent 
ouvrage sur la Gruyère sont autant de monuments 
qu'il a laissés de son profond attachement à son 
pays. Tous ses écrits portent l'empreinte des pro- 
fondes convictions religieuses dont il était animé. 



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— 8 — 

> Enfin, vers 1860 et après avoir pendant plasiears 
années rédigé le Chroniqueur, le défunt en abandonna 
la direction, pour s'occuper alors de ses écrits de pré- 
dilection dont le dernier a paru naguère encore sous 
le titre A'Excursion dans la Gruyère. 

> Quoiqu'il y eût longtemps que sa santé allait en 
s*afTaiblissant, en raison d'une hydropisie chronique, 
M. Héliodore Raemy était encore occupé à d'autres 
ouvrages lorsque la mort est venue prématurément 
briser sa plume dont sa maladie n'avait pas môme 
arrêté l'élan. > 

Cette mort soudaine, survenue au milieu 
de rimpression de la présente notice, nous a 
imposé une tâche douloureuse et ardue : 
celle de terminer dans un bref délai Toeuvre 
inachevée de notre frère. Sans nous dissi- 
muler combien cette besogne était au-dessus 
de nos forces, nous nous sommes fait un 
pieux devoir de Taccepter. Tout en conser- 
vant le cadre de Tauteur et suivant autant 
que possible le môme ordre d'idées, nous 
avons supprimé certains chapitres, pour les- 
quels les matériaux sujSisants nous man- 
quaient. Puisse ce faible travail être agréé 
ae nos concitoyens I II a été inspiré par un 
double sentiment de respect pour la mémoire 
d'un frère, et d'attachement envers une con- 
trée au sein de laquelle nous sommes né, et 
que nous avons eu mainte fois l'occasion 
a'explorer et de connaître. 

Et"" R. 

Sion, fin juillet 1867. 



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CHAPITRE PREMIER. 
LE BASSIN DE LA BASSE-GRUYËRE. 



I. 
La rive ganche de la Sarine. 

AVRY. — GUMEFFENS. — VuiPPENS. — EvERDES. — 
ECHARLENS. — MORLON.. — MaRSENS. — HUMI- 

LiMONT. — Plaisance. — Chaffa. — Riaz. 

Arrêtons-nous un peu.... 
L'aspect de nos montagnes 
D'ivresse et de bonheur 
Fait tressaillir mon cœuri 

(ScRiBi. Le Chalet.) 

Autrefois — il n'y a de cela que trente et quel- 
ques années — il fallait jpon ter, depuis Le Bry, à 
travers une forêt, assez péniblement, une heure de 
chenainj^usqu'au village d'Avry-devant-F ont. Ici, 
"h rextrémité du village, avant de descendre à Gu- 
meffens, une surprise vous était ménagée, un pay- 
sage inattendu et magnifique se déroulait à vos yeux. 

« C*est de là que le bassin de la Gruyère sq 
déploie dans toute sa beauté, avec son incomparable 
verdure, ses contours gracieux et imposants tout 
ensemble. Voyez comme les hommes s*y pressent, 

1 



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— 40 — 

Quatorze clochers s'offrent à vos regards sur une 
surface de moins de deux lieues. A vos pieds le 
château de Vuippens, à gauche celui de Corbières, 
un peu plus loin les tours de Bulle ; dans le fond 
de la scène, d'un côté les cellules du monastère de 
la Part-Dieu, de l'autre l'antique manoir des comtes 
de Gruyère. L'émail des prairies, les bords sévères 
de l'impétueuse Sarine ; la pente douce du Gibloux, 
opposée aux pointes sourcilleuses de la Berra, de 
la dent de Broc, de Branleire, de Follieran ; enfin 
le majestueux Moléson, devant qui s'abaissent tous 
ces géants de la nature : tels sont les objets qui 
tour à tour captivent les yeux et sollicitent l'admi- 
ration. » 

C'est là, en quelques traits rapides, un charmant 
tableau peint d'après nature par M. Hubert Charles. 
C'est par Avry qu'en partant de Fribourg, après 
quatre heures de chemin tout par hauts et bas, on 
entrait dans la Gruyère, en 1 826, alors que cet hono- 
rable magistrat écrivait sa Course dans la Gruyère, le 
premier ouvrage d'ensemble publié sur cette partie 
de notre canton. Quelque dix années plus tard, on 
laissait Avry à droite, on contournait les hauteurs et 
on débouchait en plein dans le bassin par une belle 
route plane, La surprise est amoindrie, les horizons 
se sont abaissés de toute la hauteur des pentes 
évitées; mais l'aspect du paysage, vu de la cantine, 
est encore enchanteur. 

Les aspects varient aussi dans le cours des siècles 
avec les progrès de la culture et les défrichements. 
Je lis dans un manuscrit de M. Joseph de Gady, 
de l'année 4841 : « Autant la position d'Avry et le 
point de vue dont on y jouit sont agréables, autant 



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— \^ — 

Tétaient-ils peu il y a quelques siècles. LeGibloux (*), 
qui couronne son territoire à l'occident, prolongeait 
ses forêts tout le long des communes de Charment, 
et la forêt qui commande la Sarine ne laissait entre 
deux que le terrain nécessaire à la route, recouvrant 
de son côté le pâturage de Chatillon, et dérobant à 
la culture des terrains précieux et à Toeil tout le 
beau pays de La-Roche. ^ 

Les députés du comte de Gruyère et de la ville 
de Fribourg s'assemblaient à Avry lorsqu'il sur- 
venait quelque différend entre le comte et notre 
Etat. C'est là aussi que se réunirent les milices 
vaudoises et les satellites du Directoire pour marcher 
sur Fribourg le 2 Mars 4798. Avry possédait, avec 
un commandant de place, un état-major et un 
conseil de guerre, ce fameux poste invincible, flanqué 
d'une serpentine et d'un canon de bois. — Quelle 
jouissance dans ces beaux jours de la liberté renais- 
sante! s'écrie un peu ironiquement M. de Gady. 

D'après lui, les Mayor, de Pont, avaient un 
château au-dessous d'Avry, au lieu appelé Vietuc- 
Châtel; la villa de M. l'ancien conseiller d'Etat 
Mauron fut construite par M. J. de Repond (le- 
Rmse), qui a répandu beaucoup de bienfaits dans 
la contrée. 

Le capitaine de Paris, chevalier de St-Louis, 
admis à la bourgeoisie privilégiée (patriciat) de 
Fribourg en 1783, était d'Avry. 

L'illustration la plus belle, la plus noble à tous 

(^) « C'est aa Gibloux, dit M. de Gady, que se formeat les 
orages si redoutés pour les bieDs de la terre. Ce petit canton, 
ajoule-l-il , est très giboyeux. » — Nos modernes Nemrods 
savent encore bien cela. 



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— 12 — 

égards, dont ce village peut se glorifier, fut le 
jésuite Jacques Gachoud, surnommé V incomparable, 
qui, pendant près de vingt-cinq ans, au commen- 
cement du siècle dernier, exerça avec un dévoue- 
ment admirable les pénibles et dangereuses fonctions 
de missionnaire et de catéchiste auprès des catho- 
liques de Constantinople et des malheureux captifs 
enfermés à fond de cale sur les galères de l'empire 
ottoman. Le Père Gachoud, dit M. Alexandre Daguet, 
ne se confina point dans son rôle de prédicateur 
héroïque ; c'était encore un esprit observateur. Dans 
ses relations de tous les jours avec les chrétiens, 
les musulmans et les rayas de l'empire turc, il re- 
cueillit de précieuses dcimées sur l'état religieux, 
intellectuel et matériel de la Turquie et consigna 
ces renseignements dans des lettres dont quelques- 
unes ont échappé aux injures du temps et des 
hommes, ces grands destructeurs de reliques his- 
toriques. M. A. Daguet a donné dans YEmtdation 
(octobre 4856) une de ces lettres adressées à l'évoque 
de Lausanne, Mgr Claude-Antoine Duding. Un 
tableau du Musée cantonal, qui appartenait aux 
jésuites, nous représente le Père Gachoud, pri- 
sonnier des infidèles et montrant ses fers glorieux. 
M. Antoine de Gottrau vient de reproduire ce 
portrait. 

Avry, Gumeffens, Vuippenset Riaz, cesquatre lo- 
calités, au centre du bassin, se touchent presque. 

Gumeffens, que la route laisse à droite, n'est 
qu'une agglomération de maisons, de granges et 
de scieries assez éparses. 

Vuippens, modeste village, était, dit-on, au- 
trefois presqu'une ville murée, avec un château 



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— 13 — 

rebâti dans le siècle dernier par le bailli Frédéric 
de Montenach et qu'habite actuellement dans la 
saison de la chasse une noble famille fribourgeoise 
dont les exploits cynégétiques mériteraient une 
mention. La maison de Vuippens, déjà citée dans 
les chartes du XIIP siècle, ayant alors la sei- 
gneurie d'Everdes, puis celle de Vuippens, de 
Sorens et de Gumeffens, maison puissante au XIV* 
siècle et au XV®, s'éteignit à Fribourg vers la fin 
du XVI® siècle. Elle donna à TEtat deux avoyers : 
Jean, seigneur de Maggenberg, qui se constitua en 
otage à Fribourg pour les 31 ,000 florins dont cette 
ville était créancière vis-à-vis de rAutriche qui 
n'acquitta jamais sa dette ; Rodolphe de Vuippens, 
la gloire de notre magistrature au XV® siècle et le 
commandant de l'aile droite des Suisses à Morat (*). 

Tout près de Vuippens et dominant la Sarine, le 
château d'Everdes, dont il ne reste plus que les 
fondements et un amas de pierres, le tout masqué 
par un bois de hêtres qui descend jusqu'au pont 
dejCorbières. Le château fut rasé par les Bernois 
pour venger la femme d'un de leurs avoyers déva- 
lisée en cet endroit. 

Quelques pas plus loin, Echarlens, avec son 
marais au-dessous de Champotey, vrai jardin bo- 
tanique qui fait les délices des amants de Flore. 
Les imitateurs de Diane chasseresse y cherchent 
autre chose que des carex et des potomageton. 
L'herboriste Pugin, d'Echarlens, a composé son 
thé suisse avec les plantes de la contrée. Deux 

{*) Voir, sur les Vuippens, les Précis historiques annexés 
à la Chronique fribourgeoise du XVII* siècle, par H. Raemy 
de Berligny, pages 119-122. 



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— u ^ 

savants investigateurs de Thistoire, MM. les abbés 
Dey et Gremaud ont desservi, il y a peu d'années, 
cette paroisse. 

Sur les déclivités du terrain qui borde la Sarine, 
Morlon a fourni depuis un demi-siécle, écrivait 
M. Gady en 1 81 4 , un nombre prodigieux d'étudiants 
et d'ecclésiastiques. C'est le village natal de Mgr 
Yenni, de mémoire vénérée, évéque de Lausanne 
et de Genève (1815-1845). Le proverbe populaire, 
dit quelque part M. Auguste Majeux, donne à 
Vuadens la forccy à Bulle la mauvaise conscimce et 
les bons conseils ; ne donne-t-il pas à Morlon l'^^- 
pritf — Il faut être du pays pour oser écrire de ces 
choses-là! — Claude Lebeau, avocat au parlement 
de Paris dans le siècle dernier, dont M. Majeux a 
esquissé la vie dans V Emulation (1855, janvier), 
était originaire de Morlon. 

Eloignons-nous du voisinage de la Sarine, repor- 
tons-nous sur la droite du bassin. 

Au pied du Gibloux, Marsens avec un vaste bâti- 
ment, autrefois séjour de vacances pour les jésuites 
de Fribourg, actuellement une masure. — Plus 
bas, dans un vallon resserré, au bord du Gérignoz, 
quelques vestiges de l'abbaye A'Humilimont. — A 
mi-côte du Gibloux, Plaisance, qui portait bien son 
nom, résidence des évéques Duding (Duens). — 
Plus bas encore, les ruines du château de Chaffa, 
famille éteinte, contemporaine des seigneurs d'E- 
verdes. 

Enfin, au centre de la plaine, le joli village de 
Riaz et sa belle église dont le clocher scintille au 
loin de vifs reflets argentés. Au pied des murs de 
la maison de Dieu, repose, depuis 1824, un ancien 



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— 45 — 

trappiste de la Valsainte, Dargniès, nom bien connu 
dans la médecine populaire. L'auteur de la Course 
dans la Gruyère, — tour à tour littérateur, quelque 
peu poète, élégant prosateur, écrivain des plus habiles 
à traiter les questions brûlantes, caractère antique 
que les traverses politiques n'ont pu abattre, — voit 
déjà de son vivant son nom attaché à celui de 
son village. On dit M. Charles de Riaz comme 
on dit M. Dupont de l'Eure ou M. Martin du 
Nord. L'homme illustre l'endroit. Les Clerc, les 
Gremaud comptent aussi dans leur famille des 
hommes qui honorent Riaz. 

De Riaz à Bulle, il n'y a qu'un pas. Au lieu de 
le faire, il me plaît de rebrousser chemin et d'aller 
à Bulle par une autre voie. 



IL 

La rire droite de la. Sarine. 

La-Roche. — Un Menhir. — Pont-en-Ogo. — 
Pont de tusy ou Pont du diable. — Légende. 

HaUTEVILLE. — CoRBIÈRES. — ViLLARVOLARD. 
— ViLLARBÉNEY. — BOTTERENS. — BrOC. 

Tout le long de Teau, sur Teau. 
(Vieille ronde,) 

Bientôt — on nous promet depuis longtemps 
cette^ voie pour la poste — grâce à des corrections 
de routes en grande partie accomplies, on préférera 
peut-être, pour se rendre de Fribourg à Bulle, 
suivre la rive droite de la Sarine. 

On sort de notre capitale parles deux ponts 



A. 



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— 46 — 

suspendus, et on va tout le long de l'eau, comme 
dans la ronde bien connue. Le long de la Gérine, 
sur ce pont de Marly, dont le tablier n'est guère 
plus large que les deux parapets — « beau pont, 
dit M. J. de Gady, commencé le 18 Mars et achevé 
le 24 Août 1 563 par Pierre Wild. » Le long de la 
Serbache, dans ce vallon un peu désert entre Le- 
Mouret et La-Roche ; et tout du long du chemin, 
des rubans de route d'une étendue désespérante 
pour le piéton — route magnifique, il est vrai, 
mais tirée par des partisans trop absolus de la ligne 
droite. Les vrais touristes ne sont pas dans ce 
camp-là. 

La Gruyère s'ouvre — si l'on veut — à La- 
Roche (3 petites lieues de Fribourg et de Bulle). 
On ne sait où ce village commence ni où il finit : 
la paroisse est divisée en trois quartiers comprenant 
au moins cent groupes ou hameaux; l'église est à 
peu près au centre, à un bon quart de Ueue des 
deux extrémités. Quanc} je passai à La-Roche la 
dernière fois, un missionnaire sans mission y prê- 
chait la tempérance — in partibus infidelium — dans 
un des quatre cabarets de l'endroit, tandis que 
nous la pratiquions — pour le quart d'heure — 
mes deux gars et moi, « au bord d'un clair ruisseau, » 
assis pastoralement « sur l'herbette tendre, » 
dévorant à belles dents du pain de La-Roche. Il 
est excellent. J'ajouterai que notre gourde était 
assez joliment pourvue de certain jus qui n'avait 
pas été recueilU tout k long de Peau; elle se vida 
lentement, tout en admirant le bassin de verdure, 
dont j'ai parlé plus haut, qui s'étend d'Avry à 
Bulle, entre le Gibloux et la Sarine. Le jour était 



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— 47 — 

sur son déclin. Il n*était pas nécessaire d*étre 
poêle pour s'écrier prosaïquement : 

Par nD beau soir d'été, que nos alpes sont belles! 

En descendant de La-Roche à Hauteville, à la 
hauteur de Villaret, le coup d'œil sur la grande 
vallée de la Basse-Gruyère est plus oblique qu'il 
ne Test depuis Avry ou depuis la cantine ; mais il 
a aussi son charme. — Sur la gauche, successive- 
ment deux ruines : celles du château de La Roche, 
dont on voyait encore dans ce siècle-ci les fossés 
et les boulevards; puis celles de Pont (-en-Ogo), 
jadis place de guerre sur les confins des terres de 
Leurs Excellences de Fribourg et du val ou pays 
d'Ogo, qui constitua d'abord un comté de môme 
'nom, que remplaça dans la suite le nom de Gruyère. 

Dans la même direction, nous voyons ce que l'on 
appelle un Menhir. Voici ce qu'en dit M. A. Majeux : 

« Si, de La-Roche, on s'avance le long du torrent 
de la Serbache jusqu'au pied du rocher que cou- 
ronnent les ruines du château de La-Roche, on 
arrive auprès d'un bloc de granit, placé au bord et 
sur la rive gauche du torrent, mais aujourd'hui 
masqué par des broussailles. La hauteur de cette 
pierre, qui est de seize à dix-sept pieds, est variable 
en ce sens qu'elle dépend de la quantité plus ou 
moins considérable de gravier accumulé par les 
eaux autour de la base. La longueur moyenne de 
cette masse est de quinze à seize pieds et demi ; 
l'épaisseur d'environ sept pieds et demi. La partie 
supérieure paraît s'être terminée autrefois en arête 
vive, aujourd'hui émoussée. A la vue de ces 
dimensions et de ces formes, comparées à la posi- 
tion, on peut se convaincre que ce n'est pas ici un 




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— 48 — 

simple bloc erratique. Si celte pierre eût été déposée 
par une cause naturelle, elle serait couchée ou 
inclinée, au lieu d'être dressée perpendiculaire- 
ment. Comme tous les monuments de l'époque 
celtique, elle est semi-brute, et Fart s*y fait moins 
apercevoir que conclure. Par sa longueur, elle 
coïncide exactement avec la ligne méridienne. Ces 
circonstances réunies prouvent que le bloc a été 
planté parla main de Thomme et qu'il faut le mettre 
au nombre de ces pierres droites que les Celtes 
élevèrent dans la Gaule, dans TArmorique surtout, 
et qu'on désigne parle nom de Menhir ou Peulven. » 

Au lieu de passer par Hauteville, on peut entrer 
au centre du bassin de la Gruyère en passant devant 
les moulins de La Sala et en rejoignant par le pont 
de Tusy la roule de Fribourg à Bulle, sur la rive 
gauche de la Sarine. 

Ce pont est ce que Pont-la-Ville offre de plus 
remarquable ; on l'appelle aussi le Pont-du-diable. 
Il fait un effet très pittoresque, soit par son enca- 
drement, soit par son assise sur des blocs énormes 
de poudingues qui lui servent ainsi de piliers natu- 
rels. Il a fait le sujet de maintes jolies peintures. 
La tradition du pays, relatée par Kuenlin, explique 
de la manière que l'on va voir l'origine de cette 
construction. 

Nous mettons au récit le titre qu'il nous suggère. 



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— 49 — 

piu0 malin que le fiable. 

« Depuis longtemps Pont-la-Ville sentait le besoin 
d'établir des moyens de communication avec la rive 
gauche de la Sarine. Il fallait jeter un pont sur la 
rivière ; mais comment y parvenir? Les eaux étaient 
profondes et rapides, les rives escarpées, et puis 
on manquait d'argent. Un jour que les habitants 
du lieu, attablés à Tauberge, discouraient à grand 
bruit sur le thème favori de la nécessité et de la 
possibilité de cette construction, un jeune étranger, 
tout habillé de vert, entra tout-à-coup dans la salle 
à boire, au milieu des si et des mais qui s'entre- 
croisaient avec accompagnement de jurons de l'é- 
poque, et de rasades, comme on fait encore de nos 
jours. Aussitôt tous les propos s'arrêtent, et chacun 
de porter instinctivement ses yeux ahuris sur le 
nouveau venu, dont le regard avait quelque chose 
de si étrange. Peu à peu celui-ci se mêla à la con- 
versation et, ayant appris de quoi il s'agissait, il 
s'offrit à se charger de l'entreprise et de la mener 
à bonne fin dans un terme très-rapproché ; mais il 
réclamait pour son salaire le premier être vivant 
qui passerait sur le nouveau pont. 

» Le marché fut accepté, et l'on échangea, en 
garantie, les poignées de mains d'usage. C'est dans 
ce moment que le représentant de la commune, 
qui avait conclu la convention, sentit dans ses 
mains, ô horreur ! les griffes du diable.... car c'était 
lui. Sa figure devint blême, plus blême encore, 
quand Belzébuth s'évanouit tout-à-coup à ses yeux 
dans un nuage de poussière. La consternation était 



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— 20 — 

générale. Un malin ramena un peu le calme dans 
les esprits en annonçant qu'il allait jouer au diable 
un tour de sa façon. Le soir venu, on quitta l'au- 
berge pour aller se reposer, chacun étant sous 
rimpression d'une vague inquiétude, causée par 
l'attente des événements qui allaient s'accomplir. 

» Pendant toute la nuit ce ne furent partout aux 
environs que des rumeurs étranges et un bruit 
littéralement infernal, surtout du côté de la Sarine. 
Et voyez donc ! le lendemain un magnifique pont, 
fait et fini, enjambait les deux rives de la Sarine I 
Tout le monde était ébahi, stupéfait. 

» Cependant on ne tarda pas à voir arriver le 
malin de Pont-la-Ville, portant trois petits sacs 
sous le bras. 

» Il se place à l'entrée du pont, que personne 

n'osait passer, prend un premier sachet, l'ouvre 

et six souris s'en échappent, qui courent épouvantées 
sur le nouveau pont tant désiré et si singulièrement 
construit. Il ouvre le second sac, déjà plus gros 
que le précédent, et d'où sortent au galop six 
énormes rats qui prennent la même direction; le 
troisième, beaucoup plus volumineux encore, donne 
le jour à une bonne demi-douzaine de chats, de la 
taille la plus respectable. Et tous ces animaux de 
courir et de gambader, qui pour trouver un refuge, 
qui pour assouvir leur appétit. 

» Le malin s'avance sur ce champ de carnage, 
plante sur un des pihers un gigantesque crucifix, 
et revient sur ses pas. 

^ Cependant l'étranger au costume vert, le diable 
— puisqu'il faut l'appeler par son nom — attendait 
impatiemment sa proie, assis sur un des sapins qui 



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— 24 — 

s'élèvent sur la rive opposée. C'était probablement 
sur quelque fraîche jeune fille élégante et aux 
yeux bleus qu'il attendait, Tinfernal amoureux! 
Mais quand il voit qu'il est dupé, entrant dans un 
violent accès de colère, il renverse chênes et sapins, 
fait rouler d'énormes blocs de rochers, avec lesquels 
il cherche à démohr le pont qu'il a élevé; mais 
tous ses efforts échouent , car la croix est là , la 
croix devant laquelle viennent s'arrêter tous les 
quartiers de rochers, formant ainsi une double 
barrière protectrice à l'entrée du pont. » 

On me dira que, tradition ou légende, le conte 
du Pont du diable de Tusy ressemble passablement 
à celui de cet autre fameux pont sur la route du 
St-Gothard. — Je répondrai que l'esprit malin l'est 
peu au fond, puisqu'il joue et qu'on lui joue aussi 
à peu près partout les mêmes tours. 

Laissons le diable et son pont et continuons notre 
chemin. 

Restant sur la rive droite, nous passons à Hau- 
teville, divisé en trois parties : le village, Impart 
et Au-Ruz. Le village est situé à 705 mètres au- 
dessus du niveau de la mer. On a découvert (Au- 
Ruz) des tombes qui paraissent remonter à une 
haute antiquité. Pour pouvoir en déterminer l'é- 
poque, il faudrait des fouilles sérieuses, ce qui, 
croyons-nous, reste à faire. 

Corbières offre comme souvenirs quelques restes 
de son ancienne importance sous ses seigneurs 
féodaux, branche aînée de ceux de Charmey. Cette 
branche s'est éteinte dans la personne de Rodolphe 
qui vivait en \ 373. Il fut dépouillé de sa seigneurie 
par son suzerain, le comte de Savoie, pour avoir 



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— 22 — 

commis un assassinat. Charles de Savoie la céda 
en i 534 à Jean de Gruyère qui la rendit au canton. 
On en fit un bailliage en 4554. Le premier bailli 
fut Barthélémy Reynau, et le dernier, en 4798, 
Béat-Louis Techtermann. 

S'il est vrai, comme on le prétend, que Cor- 
bières ait été une ville considérable et assez peuplée 
pour qu'une douzaine au moins de bouchers y. 
eussent de la besogne, il faut que Tépoque de sa 
fondation remonte à des temps bien reculés; car 
on croirait à peine de nos jours à l'existence d'un 
bourg médiocre, à une époque antérieure, tant il 
reste peu de vestiges de bâtiments anciens, et on 
ne sait pas davantage quel accident les a détruits. 
La tradition place sa ruine au X« siècle ; mais elle 
est le seul garant de cette haute antiquité. Ses 
seigneurs, amis du peuple comme l'étaient en gé- 
néral les seigneurs de la Gruyère, avaient gratifié 
la bourgeoisie de Corbières de beaux privilèges, 
tels qu'aucune partie du canton ne peut se flatter 
d'en avoir eu de .pareils. L'Etat de Fribourg les 
confirma. 

Les armoiries des barons de Corbières représen- 
taient un corbeau noir sur champ de gueule ; s'il 
naissait au seigneur un garçon, le corbeau placé 
au-âessus de la porte du château laissait tomber 
de son bec un anneau d'argent et, si c'était une 
fille, un anneau d'or. Ainsi le disait Chalamala, le 
bouffon du comte de Gruyère. 

Jean Emonet, de Corbières, docteur de l'Univer- 
sité de DilUngue, est l'auteur d'une dissertation sur 
saint Ignace, dédiée à l'abbé d'Hauterive, Jean 
Dumont(4646). 



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— Ï3 — 

On passe ensuite à Villarvolard, berceau de 
la famille Repond, dont un membre, officier au 
régiment d'Affry, fut blessé dans la sanglante 
journée du Dix-Août et fut mis à la tête du minis- 
tère de la guerre sous le gouvernement helvé- 
tique. Le général de Repond, mort il y a quelques 
années, commandant du château de Vincennes, 
appartenait à la môme famille. Elle s'est distinguée 
de toute manière et a acquis les titres d'une noblesse 
réelle par ses bienfaits. C'est ainsi qu'elle a fait h 
Bulle une fondation pour les écoles de dix-huit 
mille livres suisses. 

Ainsi que Villarvolard , Villarbéney et Bot- 
terons faisaient autrefois partie de l'arrondissement 
ou bailUage de Corbières. Ces localités se suivent 
de près, le piéton passe de l'une à l'autre, comme 
sans s'en douter. Le 42 Mars 4779, un incendie 
consuma 18 à 20 bâtiments à Botterens. Une car- 
rière, au pied de la montagne voisine, a fourni les 
pierres d'une espèce de marbre gris et noir qui 
ont servi à reconstruire le village. 

Vus du chemin entre Villarbéney et Botterons, 
les toits rouges du village de Morlon se présentent 
assez bien. Rien de plus gai et de plus riant que 
cette position. Assis sur le revers oriental du petit 
mont solitaire de Vaucens, qui le sépare du terri- 
toire de Bulle, Morlon plonge son regard sur toute 
la ligne droite de la Sarine, depuis Gruyère à La- 
Roche. 

A deux lieues de Corbières, Broc est situé à la 
bifurcation de la route de Charmey à gauche, de 
celles de Bulle et de Gruyère à droite; on tra- 
verse le pont sur la Sarine et Ton repasse sur la rive 
gauche. 



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— 24 — 

Devant le pont étroit et d'une seule arche, non 
loin de Téglise construite dans le style romand, 
cette construction lourde et massive, une tour 
haute et large, est appelée la maison forte; c'est 
ce qui reste de l'habitation d'une famille, que l'on 
croit avoir porté le nom du village et qui était feu- 
dataire des prieurs bénédictins dépendant du prieuré 
de Lutry. La maison voisine est celle du curé, qui 
porte encore le titre de prieur. En 1512, un prieur 
et trois prêtres y habitaient. — Broc fut la paroisse 
primitive de toute la vallée de Charmey. 

Le doyen Jean-Antoine Dematra, de Broc, mort 
en 4824, était un ardent ami des sciences natu- 
relles. Il a laissé, comme guide aux amants de Flore, 
son Essai sur une monographie des rosiers du canton 
de Fribovrg, et M. le docteur Lagger, notre infati- 
gable botaniste, a donné le nom de carex dematriana 
à une nouvelle laîche qu'il a découverte. L'herbier 
de Dematra se li'ouve au cabinet d'histoire natu- 
relle à Fribourg. 

Il existait à Broc un usage singulier et coûteux 
pour celui qui en était la victime : c'est de mettre, 
au moyen du jeu, l'écot d'un ou de plusieurs jours 
de gala au cabaret à la charge d'un seul joueur. 
C'est ce qu'on appelait, il serait difficile de dire 
pourquoi, faire un évêque. 



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— 215 — 

III. 

Histoire et roman, réalité et Action. 

Rodolphe Felga et Louise Rych. — Isaline 
DE Palézieux et Falconnet. 

Les souvenirs semi-légendaires se pressaient 
dans ma mémoire sur celte route de la rive droite — 
roule du passé et de l'avenir, — entre La-Roche 
et Broc où elle reprend la rive gauche pour aboutir 
ou à Epagny ou à La-Tour. Je venais de lire les 
quatre premières nouvelles du tome 1®'"des Schil- 
derungen avs der westlichen Schweiz, de Kuenlin. 

Ma pensée évoquait les héros de l'histoire et du 
roman. Je voyais passer devant moi de nobles 
chevaliers, de fières châtelaines, de gracieilses 
jouvencelles. Ici, près du mouhn de La Sala, en 
face des ruines du castel de La-Roche, non loin du 
Pont'du diable, étaient descendus de cheval et 
s'étaient reposés sous un pommier, Rollet de Vuip- 
pens encore dans la fleur de l'âge et Rodolphe 
Felga, dont les cheveux blanchissent déjà. Ils 
s'entretiennent de la belle Louhe Rych, dont la 
main est recherchée par deux pères qui l'ambi- 
tionnent pour leurs fils. L'avoyer bernois Rodolphe 
de Ringoldingen veut cette épouse, l'enfant de 
son cher Oswald, pour son fils Thuring, l'unique 
fruit de son mariage avec l'héritière de Landshout. 
Claire de Vuippens, sa seconde épouse, favorise 
ses vues; mais le chevalier Felga, fribourgeois, 
destine Louise, qui doit devenir châtelaine de Vivy, 
à son fils Rodolphe, et cherche à mettre le chevalier 

2 



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— 26 — 

RoUet, oncle et tuteur de Topulente héritière, 
dans les intérêts de sa cause. 

La nouvelle Hélène entraînera involontairement 
deux villes, deux peuples, dans cette querelle 
d'intérêts opposés ; mais le cloître et bientôt après 
la tombe y mettent fin. 

Les deux cavaliers poursuivent leur route, ils 
arrivent au château de la Tour-de-Trême, où ils 
trouvent seul le bailli qui leur fait les honneurs de 
la maison. Ce château rappelle à Rollet de Vuip- 
pens Jsaline de PalézieuXy douce apparition du temps 
de sa jeunesse, orpheline confiée à la protection 
du comte de Gruyère, dont Rollet fut Técuyer. Il 
ne fut pas insensible aux charmes d'Isahne ; mais 
elle aimait secrètement, d*un amour dicté par la 
reconnaissance, un vassal du comte, le vertueux 
Falconnet. Un suppôt de TAutriche, Conrad de 
Mœrsberg, dévoile et dénature le secret d'Isaline 
pour se venger de ses dédains. Rollet la venge à 
son tour, sous les murs de Bulle, dans un combat 
singulier, où il force l'Autrichien vaincu à aller 
implorer le pardon de la comtesse de Gruyère 
offensée dans la personne de sa protégée ; mais le 
perfide ne s'excuse que pour confirmer ses accu- 
sations contre Isaline. Celle-ci avoue avec franchise 
ses sentiments ; son aveu attriste Rollet, mais le 
triomphe de l'innocence est sa consolation , c'est 
un baume appliqué sur les plaies de son cœur. 
Mourir ou mériter la main d'Isaline, tel est le 
dernier espoir avec lequel Falconnet part pour les 
combats, à la suite du comte Pierre. Il revient 
chargé de gloire et reçoit des mains de ce dernier, 
et en présence de la future châtelaine de Palézieux, 



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— £7 — 

Tanneau nuptial que celle-ci lui avait confié comme 
gage de sa fidélité au fiancé de son choix. 

Le trépas seul mit un terme à cette union. 

Vuippens, Corbières, Louise, Isaline, Nicolaïde^ 
Alexie, ces figures grandes ou gracieuses, con- 
servées dans rhistoire ou embellies par le roman, 
apparaissaient à mes yeux à travers les ruines des 
manoirs de La-Roche, Everdes, La-Tour et Charmey. 
Montsalvens, Créve-Cœur me redisaient les tristesses 
de Madeleine de Miolans et les blessures d'un cœur 
jaloux. Cette Gruyère doux-fleurante a sa' poésie 
dans ses aspects comme dans ses souvenirs, où la 
fiction le dispute à la réalité. 

IV. 
Une Journée d'arrêt. 

Un tableau de famille. — Les dames comme 

IL FAUT. 

Il ne s*agit plus du siècle passé, ni de roman ni 
de fiction. Je veux vous introduire dans la vie 
réelle, une vie de famille, dans le bassin de la 
Gruyère, en plein XIX® siècle. 

Une bonne journée, deux bonnes nuits passées 
sous un toit hospitalier. Il pleuvait comme s*il 
n'avait jamais plu, comme si Ton eût eu besoin de 
pluie. Nos jeunes gens — les rangs de la jeunesse 
s'étaient doublés et triplés dans la localité où nous 
nous arrêtâmes — disaient autour de deux vieux 
amis, leurs pères : 

On dirait que le ciel, qai se fond tout en eau, 
Vent inonder ces lieux d'un déluge nouveau. 



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— ,28 — 

Les citations classiques sont bien permises à des 
collégiens en vacances quand les papas se per- 
mettent encore des réminiscences de trente ans de 
date. Il y a trente-huit ans, ceux-ci étaient à 
Fribourg, élèves du même pensionnat, comme, cette 
année, ceux-là le furent ailleurs. Et les verres 
s'emplissent et se vident à ces souvenirs, quand la 
maman vous a fait asseoir à la table de famille, 
dont elle vous fait cordialement les honneurs, 
aidée de charmantes jeunes filles, après qu'une 
d'elles, encore enfant, a dit pieusement, à haute et 
intelligible voix, la petite prière qui précède chaque 
repas dans tout ménage chrétien. 

On dort bien, après les douces causeries de la 
veillée, bercé par les souvenirs du passé, rêvant 
même tant soit peu de l'avenir, sinon pour soi, du 
moins pour qui doit nous survivre 

Qu'importe la pluie au réveil ! On redescend 
dans la chambre commune, salle à manger, chambre 
de travail. Trois fenêtres : à chaque embrasure, 
comme dans son cadre naturel, une tête de femme 
penchée sur son ouvrage, des mains agiles; pas 
d'airs froids et compassés; rires et langages francs 
et de bon aloi. Les tables sont garnies d'objets qui 
annoncent des travaux domestiques d'une utilité 
réelle et qui ne laissent guère de place aux indis- 
pensables futilités. Cela n'empêche pas de causer, 
et c'est ainsi qu'en travaillant et en regardant 
travailler, tout en feuilletant un livre qu'il ne 
lisait pas, votre incorrigible touriste laissait tomber 
la pluie et s'écouler le temps, se souciant aussi peu 
de celui-ci que de celle-là. Il contemplait, com- 
parait, admirait et réfléchissait. 



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— 29 — 

Vous rencontreriez plus d'un tableau de ce genre à 
la campagne, surtout dans la Gruyère où j*ai trouvé 
celui-ci sans le chercher, tout h fait à Timproviste. 
C'est pris sur nature, mais le peintre reste au-dessous 
du modèle; souvent là fiction est plus facile à 
retracer que la réalité. 

Des parents sérieux, élevant leurs enfants dans 
la crainte de Dieu et Tamour du travail, les accou- 
tumant, au milieu des dons de la fortune, à une 
vie réglée, à une conversation dont la frivolité et 
la médisance sont bannies, à des manières simples, 
à une tenue sans recherche et en dehors des excen- 
tricités de la mode, — savez-vous que ces familles-là 
deviennent rares dans un certain monde, qui se 
croit même des meilleurs. Ce qui est plus commun 
et ce qui est pourtant de mise et de bien porté dans 
le beau monde, c'est la jeune fille singeant l'homme 
de la tête aux pieds, portant sa tunique, son 
chapeau, sa casquette, ses bottes; faisant résonner 
le pavé sous son talon métaUique, cherchant à se 
donner une démarche et des airs virils, ayant le 
regard assuré, l'effronterie est presque admise. Avec 
cela une coiffure extravagante, des ailes d'oison 
semi-ployées, des plumes et des oreilles de hibou, des 
chignons menteurs, tout un appendice caudal que 
je n'essaierai pas de définir. — Voilà, dit-on, une 
demoiselle comme il faut. — Merci! je les aime 
mieux comme il en faudrait. 

Partons ! je deviendrais méchant. — Au revoir, 
mesdames. Je vous quitte à regret, vous si aimables 
dans votre simplicité. Il est temps d'arriver à Bulle. 



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— 30 — 

CHAPITRE DEUXIÈME. 
BULLE. 

Fondation de Bulle. — Régimes successifs. — 
Edifices: CHATEAU, couvent des Capucins, église, 
HOTELS, etc. — Commerce, industrie. — Savants 

ET hommes distingués. — ExCURSIONS, ETC. 

C'est Bnlle qui n'a point de nom dans le passé, 
Mais qui ne gémit pas sur son astre éclipsé ; 
Cité riche de biens, plus riche d'espérances. 
Déversant au pays sa corne d'abondance. 



Bulle, où la liberté fut toujours caressée, 
Où s'étend l'industrie, où grandit la pensée. 
N. GLÀSsoif. 



On ne saurait ouvrir ce chapitre sans y inscrire 
ces vers d'un enfant de Bulle, un poète fier, même 
un peu orgueilleux de sa ville : mieux vaut cela 
que de la dénigrer. 

En moins d'une heure nous arrivons à Bulle, de 
Broc, par la belle route percée à travers la forêt 
de Bouleyres et par La Tour-de-Tréme , que 
Ton prendrait pour un faubourg du chef-lieu de la 
Gruyère. Ce village se relie au chef-lieu par une 
allée de platanes : on dirait les abords d'une 
grande ville. Saluons en passant la tour carrée 
qui a donné son nom au village, tour qui est le 
seul reste du château où je vous ai introduits, au 
chapitre précédent, en compagnie de Rollet de 
Vuippens et de Rodolphe Felga, qui s'entretien- 
dront, le soir, dlsaline de Palézieux. 



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— 3i — 

La-Tour était la sentinelle avancée des comtes 
de Gruyère, du côté du nord ; elle formait avec la 
maison forte de Broc et le château de Montsalvens 
un trilatère qui enfermait et défendait la contrée, 
de Touest à l'est. Le rocher sur lequel la tour 
reste debout est à moitié aplani, converti en 
gravier. Le 22 juillet 4 779, le feu du ciel con- 
suma 3 maisons et 3 granges de ce village. Deux 
incendies y éclatèrent encore depuis lors : le plus 
considérable, le 27 septembre 4 852, réduisit en 
cendres une cinquantaine de bâtiments au-delà de 
la tour, dans la partie que Ton nomme encore la 
ville et qui était séparée du quartier supérieur, du 
côté de Bulle , par une forte muraille d'enceinte 
flanquée de tours. Le second incendie causa moins 
de dégâts. De jolies et fraîches habitations ont rem- 
placé les lourdes, sombres et incommodes masures 
que la flamme a fait disparaître. 

Au-delà de La Tour-de-Tréme, à gauche de la 
roule de Gruyère, se trouvent de vastes bâtiments 
occupés par une fabrique de parquelerie. 

La-Tour est le lieu natal de Chenaux, le conspi- 
rateur de MSi. Les habitants se distinguent par 
leur esprit vif, caustique et industriel. 

En quelques minutes, nous voici à Bulle « au 
clocher d'argent, au magnifique tilleul, à la splen7 
dide rue alignée au cordeau, aux toits rouge-bruns, 
aux coquets bâtiments portant blanche façade et puis 
verts contrevents. » 

La ville de Bulle forme une barrière factice au 
grand bassin de la Gruyère dont les limites natu- 
relles s'étendent jusqu'à Epagny. 



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— 32 — 

Bulle, chef-lieu de préfecture, plusieurs fois 
incendié et toujours mieux rebâti, présente fière- 
ment son vaste château avec donjon, tours et tou^ 
relies, ses cinq larges rues et de belles places 
publiques. Le dommage occasionné par l'incendie 
du 2 avril 4805 fut évalué à environ un million 
de livres tournoises, dans les Annotations de 
M. J. de Gady. La destruction fut presque com- 
plète. Il n'y eut d'épargné que le château, le cou- 
vent et l'église des Capucins, deux auberges et 
trois ou quatre maisons. Le gouvernement de Fri- 
bourg, les villes et villages voisins et tous les 
cantons s'empressèrent d'envoyer des secours consi- 
dérables. L'incendie du 24 août 1866 a détruit un 
groupe de vieilles maisons et permis de dégager 
une jolie place en face du Cheval Blanc et de V Hôtel- 
deS'Bains. 

Il a été dit en vers que Bulle n'avait point de 
nom dans le passé. C'est là une licence poétique, 
une phrase sujette à interprétation. Le fait est que 
l'époque précise de la fondation de la ville est 
ignorée. On convient toutefois que cette paroisse 
est la plus ancienne de la Gruyère et que l'église 
remonte probablement au VIP siècle. Le château, 
ou « forteresse » de Bulle, fut bâti ou restauré par 
saint Boniface, évéque de Lausanne, en 4220. 
. De temps immémorial Bulle faisait partie du 
comté d'Ogo, qui prit au XIP siècle le nom de 
comté de Gruyère, lorsque le comte Rodolphe II 
céda, en 1195 ou 1196, cette ville et sa banlieue 
aux évéques de Lausanne qui en eurent la possession 
jusqu'en 1537, époque où eut lieu la conquête du 
Pays-de-Vaud par les Bernois et les Fribourgeois. 



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— 33 — 

Les vieilles Annotations dans lesquelles j'ai puisé 
bien des renseignements pour cet ouvrage expli- 
quent ce nouveau changement de maîtres de la 
manière suivante : 

« Bulle , commune heureuse et tranquille sous 
les évoques de Lausanne, ses princes, qui ne 
l'avaient jamais pressurée , et sous la protection 
des Fribourgeois qui, en retour de son attachement, 
soignaient ses intérêts, — Bulle, dans les premiers 
temps de la prétendue Réforme, craignit pour sa 
religion et pour ses franchises. Sa \^ieille amie et 
combourgeoise, La-Roche, aussi sous la domination 
de révéque, mais déjà liée par des conventions qui 
la plaçaient en quelque sorte sous la dépendance 
du Sénat de Fribourg, partageait les mém^Bs craintes. 
Ces deux comftiunes, ainsi qu'Albeuve, envoyèrent 
des députés à Fribourg, offrant de se soumettre à 
cette République si les circonstances les forçaient 
à changer de maîtres, et protestant de leur atta- 
chement inviolable à la foi de leurs pères. Leurs 
Excellences hésitèrent d'abord,. Elles eurent quel- 
ques scrupules à l'endroit de l'évéque ; mais bientôt 
Elles jugèrent l'occasion opportune et firent prêter 
serment de fidélité à leurs nouveaux sujets, sous 
la réserve de la maintenance des droits et privilèges 
de ceux-ci. » (*) 

Voilà comment — après quelques scrupules bientôt 
enlevés — BuUoz de TEvesché devint depuis 
4 537 bailliage fribourgeois, puis préfecture, et 
depuis 4848 chef-lieu du district de la Gruyère. 

(*) Conf. Histoire cantonale, 2*' partie, p. 185. 



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— 34 — 

Tout proche du château, à droite, le couvent et 
l'église des RR. PP. Capucins, tant aimés dans toute 
la contrée et qui méritent une mention spéciale- 

Les Capucins de Bulle. — Là était la cha- 
pelle de S^ Théoduie, bâtie par saint Boniface, évéque 
de Lausanne, dans la première moitié du XIII® 
siècle. Réduite en cendres, ainsi qu'une grande 
partie de la ville en U47, elle fut rebâtie par 
Georges de Saluées, autre évéque de Lausanne, et 
achevée par son successeur Guillaume de Varax. 
Elle ne fut cependant consacrée qu'au commen- 
cement du siècle suivant par Aymon de Montfaucon. 
Dès lors, elle fut négligée et enfin totalement 
abandonnée par Fadministration de l'hôpital, en 
sorte qu'elle servait de hangar aux voisins qui y 
reliraient leur bois et y abritaient leur bétail. En 
4644 , à la demande de dom François Michel, doyen 
et curé de Bulle, la bourgeoisie appela dom Claude 
Mossu, de Charmey, prêtre de l'Oratoire-de-Jésus 
en France, et lui confia la desservance de cette 
chapelle dévastée. Il en fut chapelain de 4 644 
au 48 mars 4 665. Grâce à son zèle, la chapelle 
devint florissante. Une petite statue en bois, repré- 
sentant la Sainte-Vierge au pied de la Croix, placée 
sur l'autel en 4 646, lui fit donner la dénomination 
de Notre-Dame de-Compassion. Depuis cette époque, 
elle fut un lieu de pèlerinage très-fréquenté. On y 
vint en foule de la Savoie, de la Franche-Comté et 
du Vallais, jusqu'à la révolution française. Les 
archives de la chapelle contiennent de nombreux 
documents notariés, attestant des grâces et faveurs 
obtenues dans ce sanctuaire. 



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— 35 — 

Le doyen Fuchs, du chapitre de St-Nicolas de 
Friboin*g, et Pierre de Gottrau, bailli de Bulle, s'in- 
téressèrent tout particulièrement à rétablissement 
des RR. PP. Capucins. Dom Mossu, se désistant 
de son bénéfice en leur faveur, parla le premier de 
leur appel; dom Michel, curé de Bulle, et dom 
Bernard Savoy, curé d'Avry, appuyèrent vivement 
la demande de la bourgeoisie et du clergé, pré- 
sentée, le 23 juin 4 665, parle Heutenant François 
Moret, afin qu'on confiât à perpétuité aux Capucins, 
déjà connus dans la contrée comme missionnaires, 
Tadminislration spirituelle de la chapelle de Nolre- 
Dame-de-Compassion. Une partie duConseil suprême 
de Fribourg opinait pour la convocation immédiate 
du Conseil des Deux-Cents, afin de les autoriser à 
perpétuité. Mais Tavoyer Meyer, qui nourrissait 
l*espoir de fonder à Bulle une maison de Domini- 
cains, fit échouer ce projet, et les Capucins ne 
furent reçus qu'à bien plaire, le 30 juin 4 665. La 
veille déjà, le lieutenant Moret était rentré à Bulle 
avec les PP. Hommebon et Chrysanthe, qui y furent 
accueillis avec une grande joie. Le 6 juin 4669, 
les Deux-Cents les reçurent unanimement à perpé- 
tuité, sous les conditions ordinaires, et au nombre 
de douze Pères. 

Quelque temps après leur arrivée, la commu- 
nauté était ainsi composée : P. Humbert Comte, de 
Porrentruy, supérieur ; P. Anaclet Chaney, d'Esta- 
vayer-le-Lac ; P. Claude Moret, de Bulle; P. An- 
selme Gottvay, de Vuadens ; P. Fabricius Stutz, de 
Fribourg; P. Massé, de Rapperschwyl ; P. Abel 
Schôflin, de Fribourg. 



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-T. 36 — 

Ils occupèrent d'abord la maison hospitalière que 
dom Mossu avait habitée et que la ville leur aban- 
donna. M. Berchtold [Histoire cantonale) dit qu'ils 
obtinrent la jouissance du château. Cependant, 
avec les besoins toujours croissants de la desser- 
vance de la chapelle et des missions, la commu- 
nauté s'était agrandie. Le P. Janvier, provincial, 
demanda au gouvernement l'autorisation de bâtir 
un couvent. Le 10 janvier 1668, elle lui fut 
accordée avec la concession d'un emplacement et 
d'une grange pour cette bâtisse. Mais leur existence 
était encore précaire ; ce ne fut que lorsqu'elle eut 
été assurée par le décret du 6 juin 1669, qu'ils 
s'occupèrent activement de la bâtisse du monas- 
tère. Le 20 janvier 1671 , les fondements en furent 
jetés et les travaux poussés avec tant de vigueur 
que, le 13 juin 1672, ils prirent solennellement 
possession du couvent. En octobre de l'année 
précédente, un des ouvriers qui travaillait avec le 
plus d'activité, Michel Cotty (Cotlier ou Cottet?) fut 
enseveli sous un pan de mur de l'édifice en con- 
struction. Il ne survécut que quatre jours à cet 
accident qui faillit aussi coûter Ja vie à deux Pères 
Capucins qui volèrent à son secours. Il mourut en 
disant : « Je suis trop heureux d'avoir contribué 
au prix de ma vie à doter ma ville natale d'un si 
saint établissement. Je meurs content. » Toute la 
population de Bulle accompagna sa dépouille mor- 
telle à sa dernière demeure. 

Jusqu'en 1687, la chapelle de Notre-Dame-de- 
Compassion, quoique restaurée et agrandie par les 
soins des PP. Capucins depuis quatorze ans, n'en 
était pas moins la propriété du vénérable clergé et 



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— 3T — 

de la bourgeoisie de Bulle, qui se dessaisirent alors 
de tous les droits et prétentions qu'ils avaient sur 
cette chapelle, en faveur des religieux qui la des- 
servaient. Comme leur règle s'oppose formellement 
à toute propriété, le clergé et la bourgeoisie en 
firent donation au Nonce apostolique près de la 
Confédération, Mgr J. Cantelmy, archevêque de 
Césarée, et à ses successeurs, à la condition for- 
melle de n'accorder l'administration spirituelle de 
cette chapelle « qu'aux PP. Capucins de la Pro- 
vince suisse et à point d'autres, » dit l'acte. Après 
cette cession du clergé de Bulle et l'acceptation 
du Nonce, en date du 27 novembre 1687, les 
Capucins obtinrent l'autorisation d'agrandir encore 
celte chapelle, le 27 janvier 1 688. Les travaux 
commencèrent immédiatement, et, sous la direc- 
tion de M. Jacques Raemy, alors bailli à Bulle, 
elle devint ce qu'elle est encore actuellement. Le 
44 août 1689, elle fut solennellement consacrée 
par Mgr Pierre de Montenach, sous le vocable de 
Notre-Dame-de-Compassion et de Saint-Théodule, 
évéque du Vallais, comme second patron. 

La Gruyère a fourni un bon nombre de Capucins 
aux maisons du canton. Leurs annales citent le 
Frère Simon Ruffieux, de Charmey, mort en odeur 
de sainteté et célèbre par plusieurs prodiges, décédé 
le 7 juin 1637, après 38 ans de religion. Parmi les 
provinciaux et défmiteurs qui se sont particuliè- 
rement distingués : les PP. Joachim Deschoux, de 
Vuippens, et Ananie Pégaitaz, de Grandvillard. 
Les familles Castella, Charles^ Dey, Gaudard, Glas- 
son, Remy, Thonn, etc., ont aussi donné des sujets 
à cet Ordre bien apprécié dans nos campagnes. 



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— 38 — 

La rue qu'ouvrent le couvent et Téglîse des 
Capucins est la rue de Bouleyres; presqu*à son 
extrémité est le bâtiment des Ecoles qui fut, avant 
4847, pendant quelques années, un pensionnat 
tenu par les Sœurs de St-Joseph. La rue paral- 
lèle s'appelle rue du Milieu. Entre les deux, une 
large place, une belle promenade, avec une double 
rangée d'ormeaux. 

A ropposite du château, s'élève, masquée du 
côté de la ville par les Halles et quelques maisons, 

L'Eglise paroissiale de St-Pierre-^s-liens, 
vaste, d'une architecture élégante dans sa simpli- 
cité, avec un orgue d'Aloys Mooser, notre célèbre 
facteur. 

Elle avait été rebâtie au milieu du siècle passé. 
Révérend Cl.-Maurice Ardieu, ancien professeur 
de philosophie, mort en 1749, légua environ 6,000 
écus pour reconstruire le chœur. André-Joseph de 
Castella, alors curé, s'engagea h réédifier l'église 
entière; la première pierre fut posée le 31 mars 
1750, et l'église fut consacrée le 26 septembre de 
l'année suivante. En 1 753, le dimanche de la sexa- 
gésime, Mgr de Boccard, évéque de Lausanne, y 
sacra Mgr de Roten, évéque de Sion. Cette église 
fut incendiée en 1805, lors du grand incendie qui 
consuma presque toute la ville ; reconstruite à neuf, 
elle fut consacrée le 22 septembre 1816. 

Le clergé de l'église paroissiale de Bulle compte 
quatre membres et ne paraît pas avoir été jamais 
beaucoup plus nombreux. Cette paroisse est la plus 
ancienne connue du canton; entre 826 et 850, 
Heldolfe en était curé; son successeur fut Leo- 



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— 39 — 

dande qui paraît dans une charte de 856 et qui, 
douze ans plus tard, en 868, était remplacé par 
Teudlande. A cette époque il y avait à Bulle, église- 
mère de la contrée, des réunions ordinaires de 
prêtres; en 856, le 23 mars, la réunion eut lieu à 
Echarlens, à Toccàsion de la dédicace d*une cha- 
pelle en Thonneur de la Ste-Vierge. A cette même 
époque encore, Téglise de Bulle jouissait d'une 
dîme dite de St-Eusèbe, dans les villages des envi- 
rons. Vers 4220, Conon d'Estavayer, prévôt de la 
cathédrale de Lausanne, l'auteur du Cartulaire, 
était curé de Bulle ; il faisait desservir l'église par 
un chapelain. 

Après la conquête du Pays-de-Vaud et la fuite de 
l'évêque de Monlfaucon, le clergé de Bulle ne fut 
pas étranger à la démarche faite par les Bullois, 
offrant de se soumettre à l'Etat de Fribourg si les 
circonstances l'exigeaient, surtout afin de conserver 
la religion de leurs pères, et tout en réservant les 
droits seigneuriaux de l'évêque. 

Le droit de collation de l'église de Bulle, appar- 
tenait autrefois au Chapitre de Lausanne ; lors de 
la Réforme, ce droit fut accordé par un bénéficier 
du Chapitre au clergé et aux paroissiens. Mais des 
difficultés s'étant élevées à ce sujet, en 1648, entre 
les deux parties intéressées, le gouvernement inter- 
vint et s'adjugea le droit de collation. 

Cette paroisse fait partie du décanat de Part- 
Dieu; au XIIP siècle, elle faisait partie du décanat 
d'Ogo qui contenait 25 paroisses, c'est-à-dire 
toute la Gruyère , plus le versant septentrional du 
Gibloux. 



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— 40 — 

En partant du château pour aller à la Grand'rue, 
on passe devant le Tilleul chanté par notre poète 
bullois, dans une ode qui date, semble-t-il, de Té- 
poque de ses premiers essais. Je ne citerai que 
quelques strophes tout imprégnées de patriotisme 
et de couleur locale : 



Quand sur tes oisives banquettes 
Gazouillent de joyeux propos, 
J'aime, j'aime à voir les fauvettes 
Voltiger dans tes longs rameaux. 

Sous ton ombre dansaient nos pères : 
Sans danser nous y médisons. 
Arbre, dis-moi quels tu préfères, 
Ne dis pas si nous les valons. 

Que de mots dits sous ton feuillage I 
Joyeusetés, propos grivois. 
Récils de Nestors de village 
Et sentences de vieux Bullois. 

Sur six larges piliers de pierre 
• Tu reposes tes bras vieillis, 

Comme un barbon, fortuné père, 
Sur les épaules de ses fils. 

Mais barbon à verte figure, 
Tu rajeunis tous les printemps, 
Et tu reprends la chevelure 
Qui te couronnait à vingt ans. 

Du tilleul aux hôtels il n'y a qu'un pas. Devant 
vous, la Maisonde Ville, vaste et imposant édifice ; 
sur la gauche Y Union, jadis la Mort dont le bon vin 
fut chanté par KuenUn; un peu plus loin, du côté 
de Gruyère, le Cheval-Blanc, plein de souvenii-s 



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— 44 — 

patriotiques et guerriers, et d'où vous pouvez à 
votre aise contempler le majestueux Moîéson ('). 
Les autres hôtels sonj le St-Michel, le Lion-d'or et 
YHôtel des Bains. 

Les armoiries de la ville de Bulle, qui figurent 
sur la balustrade du balcon de YBâtelde- Ville, sont 
mi-partie argent et gueule avec un bœuf de gueule 
(rouge) dans le champ d'ai-gent. Le bœuf joue un 
grand rôle dans les traditions de cette cité. Dans 
le bon vieux temps, dit la tradition, il y avait le 
soir sur les communs de Bulle un gigantesque 
taureau noir avec des yeux d*escarboucle qui 
lançaient des flammes. Il beuglait d'une façon ter- 
rible et surnaturelle. Malheur à qui l'approchait 1 
Cette tradition, oubliée aujourd'hui, se relie à 
d'autres légendes également disparues et qui se 
rapportaient, l'une aux voûtes qu'on dit exister 
sous le jardin des chanoines, l'autre à l'ancienne 
maison ou auberge de la Mort. 

(*j L'enseigne du Cheval-Blanc, à Balle, rappeUe le mouve- 
ment insurrectionnel qui éclata en 1781, et à la tête duquel 
figura Nicolas Chenaux, de La Tour-de-Trême , major du 
régiment de Gruyère. Les chefs des conjurés gruériens, 
ayant tenu quelques-unes de leurs réunions au Cheval-Blanc 
alors à l'enseigne de ÏEpée, cette dernière enseigne fut, 
par ordre du gouvernement de Fribourg, brûlée par la 
main du bourreau devant le château baillival de Bulle, et le 
propriétaire condamné à la remplacer. Et il n'y avait pas 
à broncher. Mais au-dessous du « coursier effaré d'argent 
en champ d'azur » quelque main révolutionnaire plaça, pro 
memoria sans doute, une épée nue couchée et couronnée de 
lauriers, et la pointe tournée du côté de Fribourg. (Aug. Majeux, 
Souvenirs de la Gruyère.) 



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— 42 — 

A propos de voûtes, que de fois n*ai-je pas par- 
couru, bien jeune encore, celles du château, rési- 
dence du préfet (')! Caves^ greniers, vestibules, 
remises, galetas, j'explorais tout, je furetais partout. 
Que de transformations l'antique manoir a subies 
depuis qu'il servit de résidence aux évoques ses 
fondateurs ! Les chapelles, les salles d'armes, les 
grandes salles de réception ont été converties, les 
unes en remises, d'autres en pièces aux destinations 
les plus variées, plusieurs en prisons. Le tout 
coupé, mutilé, profané par des séparations pos- 
tiches, des boiseries qui datent de diverses époques. 
Partout je découvrais des fresques, des figures 
dont le badigeonnage, les injures du temps, des 
plafonds et des planchers, malencontreusement pra- 
tiqués dans la suite des âges, ne laissaient plus 
que voir une partie et deviner le reste. Je me 
plaisais à interroger le passé, à évoquer ces grandes 
figures de papes, decardinaux, de prélats, d'évéques, 
de chevaliers, qui m'apparaissaient dans la pénombre 
d'un jour mystérieux, à travers les meurtrières et 
les œils-de-bœuf obscurcis par la poussière et par 

les toiles d'araignée Puis, crac ! un léger bruit 

se faisait entendre, il me semblait qu'un de ces 
austères personnages me menaçait du geste et du 
regard, je décampais bien vite, croyant sentir déjà 
sa puissante main s'appesantir sur moi. Je n'avais 
troublé, dans mes explorations, que le repos de 



(') Le premier préfet de BuHe, soos le régime de la Res- 
tauration (1814 à 1831), fut Nicolas d'Odet; le dernier, 
Nicolas de Gottrau ; mon père, Antoine de Raemy, fut l'avant- 
dernier, do 1824 à 1830. 



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— 43 — 

quelque oiseau nocturne, seul habitant de ce& 
sombres voûtes. 

Commerce, industrie. — Avec une population 
relativement peu considérable (environ 2,000 âmes), 
Bulle possède tous les établissements d'une grande 
ville : Banque populaire en voie de prospérité et 
bien administrée, hôpital confié aux soins intel- 
ligents et dévoués des bonnes Soeurs de la Charité, 
établissement de bains, divers cercles et sociétés 
de musique, brasseries, fabrique de chaux, de 
gypse. La ville possède aussi une belle fondation 
faite pour les écoles par la famille Repond, comme 
je Fai dit. 

Il se tient à Bulle, plusieurs fois Tannée, des 
foires considérables de bétail dont la plus impor- 
tante est en octobre, à la St-Denis. Ces foires sont 
très-fréquentées par les éleveurs, les agronomes et 
les marchands étrangers. 

Cette place est depuis plusieurs années le marché 
principal du canton de Fribourg pour le commerce 
des bois de construction, des pailles tressées et des 
fromages de Gruyère qui viennent d'obtenir cette 
année de si flatteuses distinctions à l'Exposition 
universelle de Paris. Quel bel avenir ne doit pas 
ouvrir la voie ferrée à Bulle si avantageusement 
situé au débouché des routes de Fribourg, de 
Charmey, de Thoune et de Vevey !.... 

« On doit aux habitants de Bulle, a dit M. Charles, 
cette justice que, toutes les fois qu'il s'agit d'une 
mesure d'utilité publique, ils sont les premiers à 
montrer l'exemple. » Ils s'efforceront de conserver 
cette réputation. L'activité, l'esprit de spéculation 



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— 44 — 

et d'industrie et un certain orgueil naturel les 
caractérisent. Les Bullois ont aussi dans tous les 
âges de leur histoire des hommes qui se sont 
distingués à plus d'un titre, mais surtout dans le 
domaine des sciences. 



Savants et hommes distingués. — Au XVP 

siècle, le prévôt Duvillard, un des premiers inau- 
gurateursde la Chambre des scolarques; le cha- 
noine Garin, qui fut aussi prévôt, un des coad- 
juteurs dti Père Canisius dans la grande mission 
réformatrice que le Bienheureux s'était imposée à 
Fribourg. Au XVIP, dom Pierre Glasson, curé de 
Givisiez, auteur des Parallelœ Evangeliorum et trium 
primorum sœculorwn, ouvrage dédié à l'avoyer Fr. 
d'Affry. Au XVIIP, l'abbé Gex, curé à Paris, 
auteur de Mémoires détaillant les moyens de rendre 
Bulle florissante. L'abbé François Geinoz, membre 
de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, 
auteur de plusieurs dissertations sur Hérodote; 
numismate distingué, profond dans les antiquités 
grecques et romaines, initié dans celles des Hébreux, 
dont la langue lui était familière, il était très-versé 
dans l'histoire et la littérature modernes ; né à Bulle 
en juillet 1696, élève des Jésuites de Fribourg, il 
mourut à Paris, le 23 mai 1752, honoré de l'estime 
du chancelier d'Aguesseau. M. de Bougain ville, 
qui lut son Eloge à l'Académie le 14 novembre 
1752, rend hommage à la pureté de ses mœurs et 
à la douceur de son caractère, et dit, au début de 
son Eloge, que « depuis plusieurs siècles la famille 
de MM. Geinoz tient un rang distingué à Bulle. » 



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— 45 — 

Pauvre Jacques n*a-t-il pas aussi un litre à quelque 
célébrité ? Le héros de la romance était un Bosson, 
de Bulle, grand-père du poète Nicolas Glasson. 
L'action se passe dans la laiterie de Trianon. Il y 
avait là une jeune bergère qui avait le mal du pays 
et qui avait laissé son cœur à Bulle. 

Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi. 

Ainsi chantait ou gémissait la pauvrette, si bien 
que la reine appela aussi Jacques à Trianon, et 
qu'alors on ne pleura plus. Mon père a connu 
Jacques Bosson qui ne pouvait parler de Louis XVI 
et de Marie-Antoinette sans verser des larmes. Ce 
fidèle serviteur conservait comme une précieuse 
relique un livre d'Heures qui avait appartenu à la 
reine infortunée. L'air de Pauvre Jacques se fait 
souvent entendre dans nos églises ; il a été appliqué 
au cantique : 

Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits 
Une mère auguste et chérie. 

Le siècle présent nous offre toute une pléiade 
littéraire de poètes et de prosateurs dont Bulle, 
ses environs et ses écoles peuvent revendiquer 
quelque gloire. C'est d'abord Nicolas Glasson, un 
des poètes bucoliques les plus gracieux de la Suisse 
romande, qui avait fait toutes ses études littéraires 
au collège des Jésuites de Fribourg, dans les années 
1830-1840. Plus jeunes que lui, moins nourris, les 
derniers surtout, d'études classiques, Auguste 
Majeux, Louis Bornet, Cyprien Ayer, Pierre Scio- 
béret, Joseph Sterrt)z, ces hommes encore vivants, 
enfants de la Gruyère, vaillants jouteurs, soutinrent 



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— 46 — 

longtemps avec Glasson, de leur plume féconde, 
notre seule Revue littéraire, la défunte Emulation, 
dont Alexandre Daguet avait la direction. 

Celui-ci apprécia ainsi les qualités de ses colla- 
borateurs dans VEmidation ancienne, dont il fut le 
rédacteur en chef, de 1841 à 1843 : 

« La poésie avait pour principaux représentants 
trois littérateurs gruériens : MM. Glasson, Charles 
et Bornet. 

» Une richesse d'images étonnante, unie à une 
exquise délicatesse de sentiment et à une rare élé- 
gance de forme caractérisent les productions de 
M. Nicolas Glasson, alors simple commis aux 
postes, aujourd'hui avocat, procureur-général et 
député aux Etals. VOde à ma faïAX, le Sapin, le 
Faucheur et la description de la Lèchère (maison de 
campagne de Taïeul maternel de l'auteur), sont de 
ravissants croquis de la vie champêtre, où l'on voit, 
par exemple : 

Prés des chars rustiques, 
Buminer accroupis les taureaux pacifiques, 
Et tout en broutant les chevaux dételés, 
Chasser de leurs crins noirs les vampires ailés. » 

» Un charme douloureux respire, au contraire, 
dans les chants éplorés que répand le poète bullois 
sur la tombe de sa mère, et dans la peinture émue 
du Tasse amoureux et dédaigné : 

« Vous fuyez.... ai-je donc la laideur qui repousse, 
» Ou l'œil hagard du fou vous a^t-il alarmé? 
» Revenez, revenez, ma folie est si douce, 
» J'aime, iofortaoé, j'aime et voudrais être aimé. » 



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— 47 — 

» Poète gracieux et sentimental, M. Glasson était 
encore un feuilletonniste pétillant de verve, un 
satyrique véhément de Técole de Barthélémy. Nul 
doute que la distinction de son esprit et de son 
style ne l'appelât aux plus hautes destinées litté- 
raires, lorsque la politique et les affaires s'enten- 
dirent pour arrêter le cygne de Bulle dans son vol 
harmonieux. 

» M. Hubert Charles, du village de Riaz, qui, 
avant d'occuper un fauteuil au Conseil d'Etat, avait 
cultivé les lettres à Paris et publié le piquant 
opuscule intitulé : Course dans la Gruyère, encou- 
rageait en vers bien frappés son jeune compatriote 
bullois et inventait lui-même quelques fables ingé- 
nieuses. 

» Dédaignant les routes battues, M. Louis Bornet, 
de La Tour-de-Trême, arrivait à la renommée par 
son petit poème pastoral des deux Chevriers (dei 
dou Tçévreis), écrit dans l'idiome roman. « Poème 
» tout riant de grâce et parfumé du sain et fortifiant 
» arôme de la gentiane et de la rose des Alpes 
» gruériennes. » 

» Les poésies françaises, dont M. Bornet a enrichi 
Y Emulation ancienne et la nouvelle, ont prouvé que 
ce nourrisson de la muse romane n'abordait pas 
avec une moindre aisance la langue classique de 
Racine et même le style élevé de la composition 
religieuse. 

» Le talent varié de M. Bornet s'est montré, sous 
une autre face, dans un drame populaire et domes- 
tique, applaudi sur le théâtre de Fribourg en i 854, 
(La Fille dlsidore ou le Fermier fribourgeois.) 



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— 48 — 

» VEmulation nouvelle, fondée en 1852, et la 
publication an Mémorial, en 1854, ont inauguré 
une nouvelle phase de la littérature fribourgeoise 
et fait éclore de nouveaux écrivains. 

» Poète et nouvelliste, M. Pierre Sciobéret, de 
La Tour-de-Trême, professeur à Técole cantonale, 
est Fauteur passionné et caustique de Martinle- 
Scieur, Colin-l* Airmaiili et Marie-la-Tresseuse, com- 
posée pour la Revue Suisse (1855), et de plusieurs 
morceaux en prose et en vers publiés par TJBwu- 
laiim et le Confédéré. 

» Les Nouvelles gruyériennes ont paru en volume 
chez M. Galley, imprimeur, avec un épilogue 
charmant de M. Auguste Majeux, écrivain de 
beaucoup de goût et d'imagination, alliant le culte 
des antiquités à celui des lettres » (*). 

Un noble exemple était celui que donnait le 
Nestor des écrivains de la Gruyère, M. Charles, de 
Riaz, quand il encourageait ainsi N. Glasson, qui 
venait de publier Y Ode à ma faux : 

Ta l'as fort bien saisi ce mélange agréable 
De terrible et de doux, de sévère et d'aimable, 
Quand to dis dans l'ardeur d'un instant de plaisir : 
Toute herbe, bien que verte, hélas! va se flétrir. 

Je crois donc an succès de ta verve lyrique. 
Au milieu des échos de nos heureux vallons 
Bientôt on entendra la jeunesse rustique 
En s'armant de sa faux entonner tes chansons. 



(*) A. Daguet, Emulation, Tome 5, 1856, p. 370 et 371, 



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— 49 — 

Ami, si dans tes vers tu mêles la sagesse, 
Si, peignant avec art nos rochers et nos bois. 
Tu relèves aussi la majesté des lois, 
Ta couronne l'attend, et je veux qu'on la tresse. 

Fais-nous d'un peuple libre aimer la dignité; 
Rappelle maint beau trait que l'histoire a noté; 
Dis-nous qu'un peuple libre est un peuple de frères, 
Et ne se livre point à d'aveugles colères ; 

Qu'il doit avec courage affronter les combats, 
Honorer le savoir, détester les ingrats, 
Respecter en tout temps les droits de la faiblesse 
Et des vils intrigants mépriser la bassesse. 

Faisons tous notre profit de ces sages leçons, 
elles sont dignes d'un magistrat républicain, et nous 
ne devons écrire que pour faire aimer notre pays. 

Bulle a eu à toutes les époques des magistrats 
éclairés, dévoués à ses intérêts et à ceux du peuple. 
Tels furent dans ce siècle deux vrais hommes de 
bien : le lieutenant de préfet Joseph Ardieu et le 
préfet Joseph Glasson, docteur en médecine. Le 
président Page, orateur recherchant les effets 
déclamatoires, rappelait au Grand Conseil la véhé- 
mence d'un Le Voyer d'Argenson ou même d'un 
Manuel. Homme d'études, le préfet Jacques Remy 
(1849) fut plus avantageusement connu comme 
adjoint du chancelier d'Etat et comme collaborateur 
de M. Romain Werro pour les quatre premiers 
volumes du Recueil diplomatique ; il a fait aussi 
de nombreuses et de fructueuses recherches con- 
cernant les antiquités historiques, artistiques et 
littéraires de sa patrie gruérienne. 



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— 50 — 

Excursions, distances. — Bnlle, commodé- 
ment assis dans la plaine, entouré de gracieuses 
collines à Test et à Touest, doté de bons hôtels, 
offre aux étrangers un séjour d*été des plus agréables 
par la facilité d'excursions aussi intéressantes que 
variées et l'abondance des points de vue magni- 
fiques dont on jouit dans ses environs. Il faut 
mentionner en particulier pour le piéton comme 
sites remarquables et buts de promenades : 

1 ® La ferme de Kuquerens, h une V2 W^ue de la 
ville au sud-ouest. Y aller de préférence pour le 
coucher du soleil ; 

2° La ferme des Molettes, aune V2 li^ue à Touest, 
à mi-côte du Gibloux qui s'abaisse un peu plus 
loin vers la plaine ; 

3^ Beaucoup plus près, le petit mont de Vaucens, 
à Test, du côté de Morlon, d'où l'œil embrasse tout 
le bassin de la Basse-Gruyère et les rives pitto- 
resques de la Sarine, depuis Gruyère à La-Roche; 

4** Une visite aux Bains de Montbarry ou à ceux 
des Colombettes mérite une mention spéciale. 

Bulle, sans chemin de fer, Bulle, avec chemin de 
est à fer, n'est plus qu'à 

5 •/$ lieues de Frrbonrg ; 1 Vs heure de Fribourg ; 



6»/8 


» 


de Vevey ; 






4 


» 


de Romont; 


V2 » 


de Romont: 


7% 


» 


de Laus.,parOron ; 


2 heures de Lausanne; 


ir/« 


» 


de » par Vevey ; 


2 » 


de Vevey ; 


20 


» 


de Genève ; 


4 » 


de Genève ; 


12 Vs 


» 


de Berne; 


2*/4 ^ 


de Berne; 


38 «/s 


» 


de Zurich; 


6'/4 * 


de Zurich; 


6*/8 


» 


de Château-d'Oex ; 






20 


» 


de Thoune 


3*/4 » 


de Thoune; 



et enfin à 12-15 heures au plus de Paris. 



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— 54 — 



CHAPITRE TROISIÈME. 

MONTBÂRRY. 

Aspect général. — Eau minérale. — Etablis- 
sement. — Excursions : au mont Barry, à 
Gruyère, au Laviau, aux Marches, a Broc, 

A MONTSALVENS, A LA CAVERNE DES TRAVERSES, 

A LA Part-Dieu, au Moléson. 

Une scène imposante à tes yeux se déroule : 
* Ici le Moléson ; là c'est la Dent de Broc, 

Le Château de Gruyère ou les monts de Lessoo, 
Et le torrent fougueux qui des Alpes s*écoule. 
H. Charlbs. 

Vous descendez de la voiture de Fribourg ou du 
wagon, vous demandez la direction de Montbarry 
et la distance. 

— Route de la Tour ; puis prendre à droite au 
milieu du village. Une petite lieue. 

On vous a à peine donné cette réponse que la 
voiture des bains est là et on vous emballe preste- 
ment. Les chevaux sont bons, la route a été encore 
améliorée récemment entre Le-Pâquier et les Bains, 
— en moins de 30 minutes vous y êtes. 

La table est bonne, la cave bien garnie, vous 
êtes reconforté. Jetez donc maintenant un coup 
d'oeil sur le paysage; vous n*avez pas besoin de 
sortir de la salle à manger, dont les fenêtres 
s'ouvrent sur toute la plaine ; mais si le temps est 
propice, je vous engage à descendre sur la plate- 
forme et à vous asseoir devant celte jolie colon- 
nade qui court le long des bains. 



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— 52 — 

Construit sur les gradins inférieurs des mon- 
tagnes qui sont à la base du Moléson, rétablissement 
de Montbarry est dans une situation très-avan- 
tageuse, soit pour le climat, soit pour le paysage. 
Contrée subalpine, au milieu de riants pâturages, 
l'air y est doux et pur, imprégné des arômes d'une 
végétation luxuriante. Les forêts de sapins, fort 
rapprochées, entretiennent partout la fraîcheur. 

Aspect général. — La vue s'ouvre au sud-est 
sur les prairies qui s'étendent de Gruyère à Bulle, 
— Crruyère à droite sur cette éminence qui barre le 
passage du Pays-d'En-haut, — Bulle à gauche dans 
la plaine fermée par les monts de Vuadens et de 
Riaz à l'ouest , le Gibloux au nord , la chaîne de 
la Berra et les montagnes au-dessus de Villarvolard 
et Villarbéney à l'est. 

Sous vos yeux, c'est la plaine d'Epagny et de 
la Tour-de-Tréme ; c'est la forêt de SothaUy dont 
les sapins et les chênes séculaires furent jadis 
témoins des exploits de Clarimboz et d'Ulric au 
brasde-fer, ces deux enfants de Villars-sous-Mont, 
de la famille Thorin, selon la tradition. Une croix 
placée sur un tertre au milieu du champ de bataille 
est destinée à consacrer le souvenir de la vaillance 
desGruériens (1349). 

Au-delà des prairies — droit en face — ^ cette 
vallée, si gracieusement encadrée entre le Bifé et la 
Dent-de-Broc comme avant-scènes, ayant pour 
toile du fond les cinq étages des cimes décrois- 
santes qui descendent des Alpes bernoises, — c'est 
Charmey, village et paroisse composés de plus de 
30 groupes d'habitations, avec \ chapelles dissé- 
minées dans ces divers groupes. 



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— 53 — 

Cet autre vallon, plus à Forient, qui converge 
vers Charmey, c'est la Valsainte, le chemin de la 
Berra et du Lac Noir ; plus au midi, au pied de 
ces crêtes déchiquetées, vous devinez la position 
de Bellegarde. 

A droite et au sud de Monlbarry, l'horizon, très- 
circonscrit, n'offre, au-delà des collines voisines, 
que la vue des sommets qui indiquent la direction 
du Pays-d'En-Haut, en parlant de la Dent-de-Broc : 
montagnes fortement accusées à leur base, se ter- 
minant par des terrasses verdoyantes , où semble 
s'être arrêté, pour reprendre haleine, le génie 
puissant des Alpes, et au-dessus desquelles sont 
assis su rieurs bases granitiques BranleireeiFolieran, 
les Morteys, le Vanil noir, massifs imposants et les 
plus hautes sommités du canton. 

Quand je dirai que ce panorama est enchanteur, 
ceux qui l'auront vu une fois ne me taxeront pas 
d'exagération. — Ravissant, entzuckend, disait près 
de moi un Allemand extasié. 

Reportons moins loin. nos regards, ramenons-les 
au premier plan du tableau. Ils se reposent sur un 
paysage agréablement coupé par des ruisseaux, des 
forêts, des métairies, des hameaux et des villages : 
l'Albeuve (Erbivue) dessinée seulement par un 
rideau de sapins, la Trême avec le village qui porte 
son nom, Epagny au-dessous de Gruyère, Broc 
avec sa vieille église romane sur ce plateau au 
bas duquel coule la Sarine, — plus près de nous et 
sur la roule des bains, Le-Pâquier — un peu plus 
qu'un hameau caché dans un nid d'arbres. 

Tout cela est frais, agreste et riant, pas de terres 
incultes ou de rocs dénudés, la verdure de la plaine 



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— 54 — 

recouvre aussi les collines et les avant-monts et 
s'étend jusqu'aux sommets les plus élevés avec une 
diversité admirable dans les tons, tour à tour 
chauds, moelleux ou sombres d'après les accidents 
de terrain, les effets de lumière ou l'état du ciel. 
Le peintre viendra à Montbarry pour y dessiner 
d'après nature, dans les limites et l'encadrement 
que je viens de tracer, un tableau de la Gruyère 
où toutes les conditions de succès seront réunies. 

L'eau minérale — alimentant les bains de 
Montbarry, lesquels portaient autrefois le nom du 
village voisin du Pâquier, — fut découverte et 
analysée, le 8 juillet 1784, par le docteur Thorin, 
de Villars-sous-Mont. Il rendit compte ainsi de cette 
expérience à un Gruérien de ses amis : « L'eau que 
nous avons examinée est sulfureuse et nitreuse; 
elle contient encore une terre, à ce que je crois, 
calcaire ou gypseuse. Pour ce qui est du soufre, 
vous n'avez qu'à allumer ce morceau que j'ai des- 
séché et à l'approcher du nez : vous sentirez le 
soufre à n'en pas douter. Cette eau est de la même 
qualité que celle de l'Etivaz et de Bonn. Sa qualité 
est volatile : elle se dissipe facilement en entier, 
excepté le principe terreux. Cette eau est excel- 
lente pour adoucir l'âcreté du sang ; aussi elle peut 
être d'un grand secours dans ce pays. » 

A défaut de renseignements plus récents, voici 
ce que dit encore le Dictionnaire du canton, de 
Kuenhn, 1 832 : « La source vient d'une certaine 
distance. M. David Luthy, qui, le 2 août ^1825, l'a 
analysée à H h. du matin par une température 
atoiosphérique de 24« R., a trouvé que celle de 



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— 55 — 

Teau était 90. Elle est limpide, transparente, e^ 
elle devient laiteuse par le contact de Tair; son 
odeur est fétide comme celle du foie de soufre, sa 
saveur fade et nauséabonde, et sa pesanteur à peu 
près égale à celle de Feau distillée. Douce au 
toucher, elle blanchit le linge, jaunit et noircit 
ensuite les métaux polis. 24 onces de cette eau 
contiennent : 

Muriate de magnésie i gv. 
Sulfate » » 3 » 

Carbonate » » ; ^ 
Carbonate » chaux | 
Sulfate » ^ 5 » 

Silice 1 » 

En tout 1 6 grains. 

» On se sert de ces bains avec succès dans les 
gales opiniâtres, les dartres rebelles, et en général 
dans toutes les maladies cutanées ou dermoïdes. 
Ils conviennent surtout aux personnes nerveuses 
et délicates et aux tempéraments irritables. » 

Après ces données à l'usage des malades, disons 
que Teau de fontaine, que Ton boit à Montbarry, a 
une fraîcheur et une limpidité remarquables , et 
qu'elle coule toujours avec abondance. 

Etablissement. — A la mort de M. Thorin, la 
maison de Montbarry, qui ne se composait que de 
l'aile septentrionale de la construction actuelle, 
passa entre les mains de différents propriétaires, 
et s'agrandit successivement, mais vivant d'une vie 
bien modeste, bien tranquille, et sans qu'aucun fait 
bien saillant vînt troubler la douce quiétude de 
son utile existence. 



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— 56 — 

Deux événements cependant signalent à des 
intervalles assez rapprochés l'existence de Mont- 
barry. 

C'était en 1 831 , et le U juillet. Toute la Gruyère 
était en fête : on célébrait à Bulle le tir cantonal 
fribourgeois. Après une brûlante et splendide 
journée, un orage épouvantable vint tout-à-coup 
fondre sur la Basse-Gruyère et la vallée de Charmey, 
et promena au loin ses ravages, déracinant et ren- 
versant les arbres, enlevant les toitures, hachant 
les récolles et les champs de blés sous les coups 
d'une grêle affreuse. Le lendemain encore on 
recueillait de tous côtés des gréions plus gros 
qu'une noix. 

On venait alors de rétablir la toiture du prin- 
cipal corps de bâtiment à Montbarry. Après avoir 
résisté quelque temps, voilà le toit qui cède et se 
tord sous les efforts de la tourmente en furie, les 
poutres se rompent et volent en éclats comme des 
jouets d'enfants : les planches sont emportées au 
loin semblables à des feuilles légères. Quelques 
instants ont suffi pour faire un tas de décombres de 
cette construction nouvelle élevée à grands frais, 
et sur laquelle le propriétaire, M. J. D., avait 
fondé de si légitimes espérances pour l'avenir. Il 
était bien jeune alors : qu'on s'imagine son décou- 
ragement, son désespoir! 

Cependant l'amitié veillait sur lui pour relever 
son courage. Le lendemain déjà de ce désastre, 
vers les huit heures du matin, on voyait à Bulle 
les nombreux amis de M. D. se mettre en route 
pour Montbarry, armés de haches, de scies, de 
rabots, de tous les outils enfin nécessaires pour 



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— 57 — 

commencer la réédificalion de la charpente. Quel- 
ques jours après, celle-ci se dressait, solide cette 
fois, armée d'un magnifique bouquet de sapin, 
qu'arrosa, cela va sans dire, et copieusement, le 
vin généreux de l'amitié. Au moins cette fois-là 
M. D. ne pouvait pas dire : 

Les amis de l'heure présente 
Ont la nature du melon ; 
11 en faut bien goûter cinquante 
Avant que d'en trouver un bon. 

Mais voici bien plus tard une autre aventure, 
moins tragique cependant, et qui finit au contraire 
de la manière la plus gaie. 

On avait ordonné, pour tel jour fixé, un somp- 
tueux dîner pour une trentaine de personnes. Bien 
que l'on fût au mois d'août, le temps était horri- 
blement mauvais. Il pleuvait depuis plusieurs jours 
que c'était un vrai déluge. Aussi, la veille du jour 
convenu, un commissionnaire fut à gmnde vitesse 
dépéché à Montbarry pour annoncer que le banquet 
en question était renvoyé jusqu'au retour du beau 
temps. 

Vatel, cette 

victime déplorable 
Dont parleront longtemps les fastes de la table, 

Vatel se donna la mort parce que la marée lui 
avait fait défaut dans un festin servi au roi et au 
grand Condé ; 

Ses nombreux pourvoyeurs, dans leur marcbe entravés, 
A l'heure du dîner n'étaient point arrivés. 

4 



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— 58 — 

L'hôte de Montbarry, lui, se désolait à son tour, 
mais parce que les convives annoncés allaient lui 
manquer. Depuis trois jours déjà, tout son talent 
culinaire entassait dans ses buffets les viandes les 
plus délicates, les mets les plus fins et les plus 
succulents. Tous les pécheurs à deux lieues à la 
ronde avaient été mis en réquisition, et le lendemain 
matin ils allaient arriver avec une immense car- 
gaison de truites. 

Que faire? comment conserver, au mois d'août, 
toutes ces viandes préparées? D. se lamentait, il 
se croyait ruiné, perdu à tout jamais. 

vous, qui, par état, présidez au repas, 
Plaignez son triste sort et ne vous moquez pas. 

Il était même disposé à s'arracher les cheveux, 
lorsqu'une résolution énergique vint tout-à-coup 
changer le cours de ses idées. 

Une demi-heure après, malgré la pluie qui con- 
tinuait à tomber de plus belle, il était à Bulle, 
racontant ses tribulations à un sien ami : <f Ne te 
» fais point de peine, lui dit celui-ci, le mal n'est 
» pas si grand, et il est du reste facile d'y porter 
» remède. Je vais me mettre en quête, et demain 
» nous irons manger ton dîner. Pour trente de 
» perdus, nous en trouverons quarante. » 

Le lendemain , en effet , à une heure précise, 
une très-nombreuse et très-gaie société de dames 
et de messieurs était assise dans la grande salle à 
manger de Montbarry, et faisait honneur à l'ex- 
cellent dîner préparé par M. D. 



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— 59 — 

Le premier bâtiment, qui se présente en arrivant 
de Bulle, est le bâtiment primitif. L*aile qui y est 
adossée est de construction plus récente, et elle 
vient d'être restaurée. Sa façade blanche se pré- 
sente coquettement avec ses volets verts et avec la 
colonnade qui fait portique au rez-de-chaussée, le 
long des cabinets de bains. Le premier étage contient 
une vingtaine de chambres très-propres, avec de 
bons lits et un mobilier suffisant. 

Devant la maison et aux abords, des bancs rus- 
tiques, des tables, un peu partout, sous la colon- 
nade, sous les tilleuls, sous les sapins; des pro- 
menades ombreuses au bord d*un petit ruisseau, à 
deux pas; un vaste jardin bien entretenu, de 
gracieux bosquets, un jeu de quilles, — voilà de 
quoi braver l'ardeur du soleil et les ennuis insépa- 
rables d'une cure. 

La table est bonne, je l'ai dit, et bien servie. 
Ajoutons que l'estomac le plus dégoûté ne tardera 
pas à y faire honneur, tant l'air des Alpes, l'eau 
minérale et l'eau naturelle stimulent l'appétit. Un 
déjeûner ou un goûter avec café à Montbarry est 
un délice de gourmet. La crème, toujours fraîche 
et sans le moindre alliage, permettrait d'y laisser 
l'empreinte des cinq doigts ; la tome de chèvre est 
fondante comme du beurre; le miel est de pre- 
mière qualité; les fraises, qui ne manquent jamais, 
ont un arôme délicieux. Quant aux petites truites, 
il vaut mieux les manger que d'en parler. — Déci- 
dément Montbarry semble aspirer à devenir le 
rendez-vous de ces heureux malades dont fait 
mention Louis Veuillot, et qui, en fait d'infirmité, 
n'ont que celle d'un énorme appétit. Les hypo- 



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— 60 — 

condres ne le resteront pas longtemps ici, du moins 
trouveront-ils beaucoup de soulagement, Thumeur 
la plus noire devant céder bientôt aux influences 
extérieures. Il y a de la gaieté dans Tair. 

Le dimanche, les jours de fête et bien d'autres 
jours encore, les cabriolets et les chars à bancs 
arrivent en foule de Bulle et des environs. Les 
compagnies joyeuses s'y donnent rendez-vous. Les 
fanfares, les sociétés de chant de Bulle, de Grand- 
villard, de toute la Gruyère viennent fréquemment 
faire retentir les échos de Montbarry — et il y en 
a réellement de fort beaux — de leurs mélodies et 
de leurs harmonies. Puis, dans la saison des foins, 
en juillet et août, chaque jour, les chants des 
faneurs égayent toute la contrée. Et l'on se rap- 
pelle les vers de N. Glasson (Ode à ma faux) : 

Betentis, ô ma faux, sous le marteau sonore ! 
Ma belle, pour ton bien, subis un peu sa loi ; 
Car il faut que demain, levée avant l'aurore, 
Les herbes de mon pré se couchent devant toi. 

Avant que leur parfum s'envole avec la brise, 
Que leur suc nourricier soudain vienne à tarir, 
Hâtons-nous, ma fidèle, et vite qu'on s'aiguise, 
Toute herbe, bien que verte, est prompte à se flétrir. 



Tout est prêt : j'ai ma veste à ronde et courte manche, 
Ma meule et son étui couronné de foin vert ; 
Ma ceinture de cuir pour le pendre à ma hanche, 
Et mon panier de jonc, pour porter mon couvert. 

Montbarry est un établissement de bains. Ce 
pourrait être aussi une charmante pension d*été. 
L*air y est excellent, sans âpreté, ni trop chaud, 



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— 61 — 

ni trop frais. Juin, juillet et août sont les mois les 
plus favorables. Septembre y est souvent très- 
agréable. On crée ailleurs des pensions qui ne sont 
pas, tant s'en faut, dans d'aussi bonnes conditions. 

EzcursroBs. — Montbarry est le point naturel 
de départ de charmantes excursions dans la contrée : 
la description du pays les indique déjà. La pre- 
mière visite sera faite, par honnêteté, au mont 
Barry, monticule de forme conique qui s'élève à 
une très-petite distance de là; son sommet est 
couronné d'un bouquet d'arbres : c'est là le vrai 
Montbarry dont l'établissement balnéal a pris le 
nom. C'est un mamelon parfaitement isolé, comme à 
Bertigny, sur le territoire de Pont-la-Ville, et au 
Donjon, commune d'Echarlens. La tradition y place 
un temple païen. En 1829, la Société archéo- 
logique y fit opérer des fouilles dirigées par M. H. 
Charles. On y découvrit les restes d'une tour 
carrée, de 13 pieds de côtés, avec des murs de 4 V2 
d'épaisseur, élevés de 7 à 8 pieds au-dessus du sol. 
Cette tour ne paraît pas avoir été bien haute, car 
les fondations en sont peu profondes. Elle était 
construite avec beaucoup de soin, en moellons et 
en quartiers de tuf, taillés à angles droits et liés 
avec du mortier. Un peu au-dessous, vers le sud- 
est, se trouve une petite esplanade dont on a éga- 
lement fouillé le sol, et où l'on a découvert un fer 
à cheval à demi-rongé par la rouille et dont la 
forme semblait annoncer une espèce de luxe, 
puisque les bords en étaient dentelés en forme de 
festons. La tour en question existait seule sur ce 



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— 62 — 

monticule, et sans aucun mur d'enceinte. On croit 
qu'elle a été détruite par le feu. 

Elle paraît n'avoir été ni habitée ni habitable. 
On n'y voit d'ailleurs aucune trace de fenêtres. 
Une porte peut avoir existé à l'ouest, où il y a une 
solution de continuité dans la muraille. C'est le 
seul endroit par lequel on pût entrer. Il est pos- 
sible qu'il y eût là un temple consacré à quelque 
divinité. Quant au peu de largeur de l'édifice, les 
objections faites contre sa destination ont peu de 
valeur; car on sait que beaucoup de temples 
anciens, entre autres celui de la Sibylle, à Tivoli, 
et celui de Vesta, à, Rome, sont d'une petitesse 
remarquable. 

On est allé plus loin, jusqu'à désigner la 
divinité qui y était adorée. Ce serait Barus, dieu 
inconnu, dont personne n'a jamais entendu parler. 
La tradition, ou plutôt l'extension qu'on lui donne, 
est en ce point manifestement erronée. Mais le 
fait principal n'est pas sans quelque vraisemblance. 

Du crêt de Montbarry, l'œil plonge agréablement 
sur les vallées de Charmey, de La-Roche et de 
toute la Basse-Gruyère. 

Une visite à Gruyère est indispensable. Un joli 
sentier vous y conduit comme par la main, en 30 
minutes, en passant par le hameau du Creux, puis 
devant un bel établissement de gypserie et de 
plâtres, avec chemins à rails pour l'exploitation, 
s'enfonçant dans les profondeurs des carrières 
comme sous des tunnels. Cette fabrique appartient 
à MM. Geinoz et Ecoffey, de Bulle. On passe ensuite 
sur la rive droite de l'Albeuve pour arriver au 



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— 63 — 

village de Piingy, incendié en 1847, et, après une 
montée de quelques minutes, on entre à Gruyère, 
la vieille cité un peu déserte dont je parlerai dans 
un chapitre à part. 

Les tresseuses de paille ne manquent pas à 
Gruyère ni au Pringy. Vous redirez avec L. Bornet : 

Mon cœur te revoit, 
fiUe ingénue I 
La tresse menue 
Coule sous ton doigt 
Qui mêle et démêle 
Ses fils vaporeux. 
La trame étincelle : 
De ta main ruisselle 
La neige et l'émail ; 
Ta lèvre entr'ouverte 
Sourit au travail. 

De Gruyère on peut à son gré varier les plaisirs 
de la promenade, la prolonger par le frais vallon 
djp Laviau, derrière Gruyère, franchir le Pont-qui- 
branle y lequel traverse la Sarihe au-dessous du 
domaine du Châtelet, passer devant la chapelle des 
Marches au pied de la Dent de Broc et aller jusqu'à 
Broc, ou revenir par le village d'Epagny et par les 
Adoux. 

La chapelle des Marches, d'un style charmant, 
est située dans un coin pittoresque des communaux, 
près de la rivière. La Dent-de-Corjon, au bout de 
la Haute-Gruyère, et le revers méridional du village 
de Horion, qui semble n'être que la continuation 
de celui de Broc, terminent agréablement ce joli 
paysage, dont le château de Gruyère occupe le 
centre. 



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— 64 — 

La cascade ou plutôt la cascatella, comme on 
Rappellerait en Italie, à dix minutes de là, au sud, 
en longeant la Sarine, est d'un genre particulier. 
En vain vous y chercheriez cette vapeur dont on 
aime tant à s'arroser, ce bruit qui charme les 
oreilles. Ici tout est calme ; à peine entendez-vous 
un léger murmure. Mais, en revanche, qu'on a 
de plaisir à voir cette eau se jouer à travers la 
mousse et les pierres, sur une pente douce qui, 
toute longue qu'elle est, ne paraît point l'être assez 
aux yeux des spectateurs ! 

Que si vous ne craignez point trop la fatigue, 
prenez aussi une demi-journée pour faire une visite 
aux ruines du château de Montsalvens, d'où la vue 
est radieuse ; vous n'en êtes plus qu'à une demi- 
lieue, une fois à Broc ; — ou bien, si vous ne voulez 
pas quitter les rampes du Moléson, remontez de 
Montbarry, sur la droite, la jolie vallée de l'Albeuve. 

Une voie assez large suit cette vallée pendant 
près d'une heure et s'avance bien avant dans 1^ 
montagne jusqu'au pâturage de la Chatiœ-dessouSy 
presqu'au pied du Moléson. C'est dans cette même 
vallée, mais plus haut et un peu à l'occident de la 
belle montagne de la Vudallaz (1 696 mètres au-dessus 
du niveau de la mer) que se trouve le pâturage 
des Traverses, avec une caverne remarquable de 
60 pieds de profondeur, qui s'ouvre à peu près 
vis-à-vis de Pldn-Francetf. L'entrée, assez spa- 
cieuse d'abord, se rétrécit tout-à-coup et vous oblige 
à ramper sur le ventre pendant quelques instants. 
Mais la caverne s'ouvre bientôt avec sa voûte 
gothique noircie par une suie roussâtre, et de 
forme si régulière que l'on est porté à croire que 



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— 65 — 

c'est la main de Thomme qui a creusé ces rochers. 
Dix personnes peuvent s'y tenir à l'aise. D'an- 
ciennes inscriptions ont peut-être disparu sous les 
noms insignifiants de visiteurs plus modernes. A 
qui donc a pu servir ce souterrain? A-t-il été 
témoin des terribles mystères des Druides ? A-t-il 
entendu les cris des victimes que les Celtes immo- 
laient à leurs divinités? A-t-il servi d'asile à quel- 
ques malheureux qui fuyaient le fer sanglant des 
Vandales et des Barbares, ou la peste, autre fléau 
qui désola la contrée ? Les échos de la caverne ne 
donnent pas la réponse à ces demandes. 

Une autre course que je recommande aussi, 
même aux médiocres marcheurs de Montbarry, 
c'est celle de la Part-Dieu, ancien monastère de 
Chartreux, fondé en 4307, supprimé en 1848. Ici 
le chemin n'offre absolument aucune difficulté et 
ne fait que traverser des pâturages peu élevés, 
allant d'un chalet à l'autre, et favorisé constamment 
par une vue de plaine très-variée. 

J'ai parlé du Moléson. Je recommanderai aux 
touristes l'ascension de cette montagne par Mont- 
barry. J'ai gravi le Moléson par le chemin de la 
Part-Dieu, par celui du VEvi de Neirivue et par 
celui de Montbarry; ce dernier est sans contre- 
dit le plus agréable et le moins pénible. Le chemin 
de la Part-Dieu est souverainement monotone : on 
ne voit absolument que des bois et des pâturages 
sur les deux versants de la vallée de la Tréme : 
celui de VEvi, après avoir été réellement très-beau, 
très-pittoresque aussi longtemps que dure le défilé, 
devient tout-à-coup très-raide, et pénible à l'excès, 
une fois que l'on gravit la montagne môme, en 



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— 66 — 

TswUza, sans offrir beaucoup de variétés à l'œil 
du voyageur. 

11 n'en est point de même si Ton prend le 
chemin de Montbarry. A peine avez-vous quitté la 
plaine et marché quelques minutes dans la mon- 
tagne, par un chemin très-doux et très-facile, que 
des horizons nouveaux se sont déroulés à votre 
regard. A chaque pas, c'est un nouveau tableau, 
une nouvelle découverte, une nouvelle surprise, 
qui vous force de vous arrêter pour contempler les 
magnificences de la nature. On s'assied alors sur 
le gazon, sur le tronc d'un vieux sapin abattu par 
la tourmente, ou devant la porte hospitalière d'un 
chalet. Pendant que les uns se rafraîchissent, les 
autres ne songent qu'à admirer, à admirer encore 
et toujours avec un nouveau plaisir le splendide 
panorama qui s'étend au pied des monts. Puis on 
reprend le sac et le bâton de voyage, et tout en 
cheminant doucement à travers les pâturages, on 
passe à côté du joH petit lac des Clés, qui brille 
comme une perle enchâssée dans la plus éclatante 
verdure, et l'on arrive enfin sans efforts au ChcUet- 
auberge-de-Pliané, d'où l'on partira avec l'aube nou- 
velle pour gravir le géant des Alpes fribourgeoises. 

Faites, comme moi, connaissance avec les chemins 
les plus usités pour monter au Righi, celui d'Arth 
et de Goldau, ou celui de Weggis. Quel ne sera pas 
votre étonnement ! Vous vous figurez des chemins 
bien établis, presque carrossables, et cependant, 
en réaUté, les nôtres n'ont rien, absolument rien à 
leur envier, si ce n'est d'être un peu mieux connus. 
Je suis même persuadé que les chemins du Moléson, 
soit que l'on prenne la direction de la Partr-Dieu, 



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— 67 — 

soit mieux encore celle de Montbarry, pourraient 
être sans trop de frais bien supérieurs à ceux tant 
vantés du Righi. A part le trajet entre Pliané et le 
sommet de la montagne, la montée est considéra- 
blement moins sensible ; elle Test môme si peu que, 
sauf l'exception pour quelques aristocratiquesenfants 
de la capitale, il est assez rare de rencontrer cheval 
ou mulet portant sur son dos une seule des jeunes 
personnes, citadines ou villageoises, dont se com- 
posent les rieuses et bruyantes caravanes que 
chaque été voit gravir les flancs du Moléson. 



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— 68 — 

CHAPITRE QUATRIÈME. 

LE MQLËSON. 

En route le long de l'Albeuve. — La Pierre-a- 

CaTILLON. — Au CHALET. — LeS LÉGENDES. — 
A LA CIME. — Aux ALENTOURS : BONNEFONTAINE, 

InVudallaz, Tremettaz, Tsuatzo, l'Evù — La des- 
cente. 

Des splendeurs du printemps le Moléson rayonne, 
Attirant sur ses flancs montagnards et troupeaux : 
De verdure et de fleurs le rocher Se couronne, 
Où grimpent è 4*enTi les moutons et chevreaux. 
Cblbstin Castblla. 

Mes devanciers ont fait peu de frais de mise en 
scène à l'endroit du Moléson. M. H. Charles a 
renoncé franchement à parler de la beauté de la 
vue, « parce que, dit-il, l'excellent panorama de 
M. Schmidt en donne une idée plus étendue que 
je ne pourrais faire » ('). Après lui, M. A. Majeux 
et M. F. Perrieront préféré nous donner du Veuillot : 
c'était habile. Il est bon de faire connaître le 
jugement des étrangers, et Louis Veuillot est un 
maître. 

(*) Ce panorama, devenu rare, et qai est d'une fidélité 
frappante, a été heureusement reproduit il y a quelques 
années par M. Josué Labaslrou , à Fribourg. Son fils l'a 
réédité, cette année, colorié par un nouveau procédé qui en 
permet l'acquisition à un priï bien inférieur à celui qu'il avait 
précédemment. La possession de ce panorama sera une jouis- 
sance de souvenir pour qui a joui de la réalité ; *on ne saurait 
s'en passer pour bien comprendre notre description. 



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— 69 — 

En route, le lon§^ de l'Albeuve. — Nous 
avons déjà fait presque la moitié du chemin au 
chapitre précédent, en allant jusqu'au Plan-Francey 
pour explorer la caverne des Traverses. C'est le 
long de TAlbeuve que j'ai monté la dernière fois, 
le 6 août 4865, en compagnie du poète et feuille- 
toniste rustique de Gruyère, Célestin Castella, dont 
la demeure est si gentiment située à La Loue, au 
sud du mont Barry, sur la croupe d'une verdoyante 
colline. C'était le soir.. 

Demain, ô Moléson, tu verras sur ta cime, 
Ouvrant un œil avide aux horreurs de l'abîme, 
Près de ta croix, du doute abhorrant l'étendard, 
Promenant sur la plaine un sublime regard, 
Et respirant à flots l'air frais de la montagne, 

non pas lord 

Byron, astre égaré de la Grande-Bretagne! 

mais deux amants de la nature, deux rêveurs aussi 
(style consacré), qui se trouveront sur la cime en 
compagnie de gens d'études, de professeurs, de 
rhétoriciens, de photographes et. . . . d'un braconnier. 
— Voyez à gauche, ce tertre de l'autre côté de 
l'Albeuve, me dit à mi-chemin Célestin Castella. 
Reposons-nous un moment, je vous raconterai la 
légende de 

La Pierre-à-Catillon. — La matinée avait 
été lourde et étouffante. Vers midi, deux nuées qui 
apportaient l'orage dans leurs flancs se détachaient, 
l'une du sommet de la Dent-de-Broc, l'autre des 
flancs du Moléson, et s'avançaient silencieuses et 
menaçantes comme deux armées ennemies. Un 
éclair éblouissant, suivi bientôt d'un violent coup 



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— io- 
de tonnerre, annonça que les nuées venaient de 
se joindre et que le combat était commencé. De 
tous les points de T horizon on voyait accourir des 
nuages de formes et de couleurs différentes, sem- 
I)lables à des bataillons pressés de prendre part k 
la mêlée générale. 

Le ciel s'empourprait des lueurs d'un vaste 
incendie, le paysage était revêtu d'une teinte fan- 
tastique ; la Sarine, l'Albeuve et la Tréme semblaient 
rouler des flots de flamme. . 

Tout-à-coup le vent redouble de violence ; à son 
tour l'ouragan s'emparait de l'espace et courbait 
les forêts comme un champ d'épis. Une trombe se 
précipitait furieuse, menaçante ; bientôt on vit les 
arbres déracinés et emportés au loin comme d'hor- 
ribles fantômes soulevés par leur noire chevelure. 
Rien ne pouvait arrêter le terrible phénomène qui 
renversa sur son passage les troupeaux et les 
chalets et s'en vint mourir contre les rochers du 
Pré-de-l'Essert, laissant l'espace qu'il avait parcouru 
vide et désolé comme le lit d'un torrent. 

En un mot, les eaux de l'Albeuve et de la Tréme 
grossirent d'une manière effrayante, et se précipi- 
tèrent noires et boueuses entraînant les rochers et 
les arbres; puis brisant toutes leurs digues elles 
envahirent le bourg d'en haut du village de Pringy, 
où en quelques instants elles portèrent la désola- 
tion et la mort. Ce fut un spectacle affreux, dont 
la seule pensée donne le frisson. Les maisons 
craquaient sous l'effet puissant du terrible élément 
que rien ne pouvait arrêter, puis elles oscillaient 
comme un homme ivre et s'affaissaient sourdement, 
ensevelissant sous leurs décombres les habitants 



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— 71 — 

qui n'avaient pas encore pu fuir sur les hauteurs. 
Au loin, dans les prairies, les débris et les cadavres 
flottaient pêle-mêle, brisés ou défigurés en se 
heurtant les uns contre les autres sous reflfort des 
vagues mugissantes ! 

Pendant que la foule éperdue accourait à Gruyère, 
pendant que la mâle sonnerie de Téglise parois- 
siale de St-Théodule jetait dans les airs ses lugubres 
accents de détresse et appelait les fidèles dans le 
sanctuaire, pour y implorer le secours du Dieu 
tout-puissant qui commande aux éléments conjurés, 
ô ciel, quel autre efl'rayant spectacle ! 

Au sommet du Moléson qui avait revêtu Taspect 
d'un volcan, on vit Catillon qui semblait jouir de 
ce cataclysme avec toute la volupté d'une vengeance 
satisfaite. Mais elle n'était pas seule; d'affreux 
démons vomis par l'enfer lui faisaient escorte. 
Tous descendirent quelque peu sur la pente de la 
montagne, et s'escrimèrent longtemps des pieds et 
des mains contre les anfractuosités d'un énorme 
rocher. Soudain, un bloc énorme se détache des 
flancs de la montagne et roule dans la vallée, 
écrasant sur son passage les plus belles vaches de 
la contrée qui paissaient au pâturage du Petit-Mo- 
léson, et dont la plus grande partie appartenait au 
bailli. Poussé par une force surnaturelle, le rocher 
continuait toujours sa marche et menaçait de ren- 
verser le peu de maisons qui restaient au village, 
lorsque le Seigneur, touché par les supplications 
des malheureuses victimes, dissipa l'orage, apaisa 
la fougue furieuse des torrents et assigna au rocher 
une limite qu'il ne put franchir. 



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— 72 — 

Mais les ravages étaient immenses ; et aujourd'hui 
môme, en divers endroits, on en remarque encore 
des vestiges. 

Vous saurez maintenant d*où provient cette 
échancrure ou ce dévaloir du Moléson. Si vous passez 
TAlbeuve, vous pourrez voir, entre le chemin et le 
torrent, sur ce tertre, un grand bloc de granit autour 
duquel croissent de jeunes sapins. Donnez-vous la 
peine d*en examiner les parois, et vous y distin- 
guerez des figures en relief, de formes et de gran- 
deurs différentes. Ce sont là les empreintes laissées 
par CatïMon-la-sorcière et sa légion de Tenfer, dans 
leurs efforts pour arracher cette masse et la pré- 
cipiter sur nos chalets et nos troupeaux. C'est la 
Pierreà'Catillon. 



Nom gravissions alors un sentier sinueux, 

Qui court en serpentant sous des rameaux ombreux, 

Ou sur un vert tapis, ou le long des ravines, 

Entre d'ardus rochers' et de génies collines. 

Là tintent sourdement les cloches des troupeaux, 

Ici, sur des cailloux, bondissent des ruisseaux, 

Au seuil de son chalet le montagnard regarde, 

Se chantant à lui-même un refrain de vieux barde. 

Pour le moment, le vieux barde — qui était un 
vieux grognard — préférait les douceurs de son âtre. 

Enfin le guide heurte aux portes d'un chalet : 

Un morceau de pain noir, une tasse de lait. 

Et pour passer la nuit une couche de chaume, 

Ce peu d apprêts suffit au généreux grand homme. 

Il s'agit toujours de Byron, mais ce sort fut aussi 
notre partage. 



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— 73 — 

Au Chalet. — Avant d'aller se reposer sur 
le fenil (cholai) ou sur le plancher à foin pratiqué 
sous le toit, on va s'asseoir avec les airmaillis devant 
le feu qui flambe au-dessous de la vaste cheminée 
de bois. Chacun s'est assis comme il a pu, Veuillot 
et Majeux nous l'ont déjà dit, l'un sur un fagot, 
l'autre sur la table où l'on presse le fromage, l'autre 
sur une pierre qu'il est allé chercher dehors et 
qu'il y reportera ; celui-ci sur une bûche de bois, 
celui-là sur un de ces sièges (chéla) unipèdes dont 
se servent les vachers pour traire le lait. La 
lumière vacillante du foyer éclaire bizarrement tous 
ces groupes, et fait danser les ombres ; les pipes et 
les cigares sont en pleine activité et brillent çà et 
là comme des étoiles de feu dans lés nuages. Mais 
de quoi peuvent s'entretenir dans cette solitude les 
simples montagnards? de mille choses! Il y a 
d'abord les bizarreries de camctères qui se font 
remarquer- parmi les vaches du troupeau; les 
défauts, les qualités de ces dames, les accidents de 
leur petite santé; les escapades du taureau qui est 
souvent d'une humeur intraitable ; puis les cancans 
du chalet voisin, les nouvelles de la ville de Bulle; 
puis les récils de celui qui a servi en France, à Naples 
ou à Rome, ou de celui qui a fait l'été précédent le 
fromage. en Bourgogne; puis enfin les chroniques 
et légendes de la montagne, source inépuisable de 
commentaires, d'inventions, d'intérêt. 

Voici la lé^^ende du chalet ; vous l'avez déjà 
rencontrée en beaucoup d'endroits, et particuliè- 
rement dans La Fontaine. Laissons la parole à 
Veuillot : 



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— 74 — 

« Il fut un temps où les airmaillis étaient bien 
heureux. Ils n'étaient pas obligés de garder les 
vaches la nuit, exposés à Taquilon des montagnes. 
Des fées, des esprits, qui voyageaient dans Tair, sur 
les parfums des fleurs et le souffle des vents, se 
chargeaient de ce soin, moyennant une rétribution 
modique. Il suffisait de leur porter tous les soirs, 
à quelques pas du chalet, une jatte remplie de 
bon laitage, quelques-uns même se contentaient de 
roflfrande d'une seule cuillerée de lait répandue 
sous la table de la main gauche ; mais il ne fallait 
pas l'oublier, autrement il y avait tapage toute la 
nuit. Les esprits entraient par la cheminée, par les 
fentes des cloisons, renversaient la chaudière, 
dérangeaient tous les ustensiles et lutinaient dans 
leur foin les ouvriers endormis. Doux et serviables 
d'ailleurs, il n'était sorte de bons services qu'ils ne 
s'empressassent de rendre aux bergers, les remet- 
tant sur le chemin pendant la nuit, les guidant aux 
mauvais passages, retenant les avalanches et détour- 
nant les tempêtes lorsqu'elles menaçaient le chalet. 
Hélas! aujourd'hui les esprits ont disparu. Les 
hommes sont devenus trop méchants, et n'était la 
bonne sainte Vierge, qui nous protège encore dans 
son inépuisable bonté, on ne sait ce que le monde 
deviendrait. Quelque mauvais garnement, croyant 
avoir à se plaindre du follet qui gardait son troupeau , * 
rempUt de boue et d'orties la jatte qu'il lui portait 
tous les soirs. Au miheu de la nuit il fut réveillé 
brusquement, et une voix terrible lui cria d'aller 
surveiller ses vaches, qui tombaient une à une 
dans le précipice. Ces procédés se renouvelèrent 
de part et d'autre, la mauvaise intelligence fut au 



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— 75 — 

comble. Les bergers firent la guerre aux chamois 
qui sont les troupeaux vagabonds et légers des 
esprits; enfin les esprits quittèrent la contrée, 
emmenant leurs chamois. Tout s'est bien rapetissé 
et gâté depuis. Alors les vaches étaient grosses 
comme des maisons, elles avaient tant de lait qu*il 
fallait les traire dans des étangs. On allait en 
bateau lever la crème. Un jeune berger qui faisait 
un jour cet ouvrage essuya une tempête furieuse, 
sa barque chavira, et il fut noyé dans le lait comme 
une mouche. On mena grand deuil de cette mort 
sur toute la montagne. Les garçons et les filles 
cherchèrent le corps de leur infortuné compagnon, 
mais ne purent le découvrir que longtemps après, 
en battant le beurre avec des arbres tout entiers, 
dans une baratte aussi haute qu'une tour. Il fut 
enseveli au fond d'une caverne que les abeilles 
avaient remplie de rayons de miel plus grands que 
des portes de ville. L'heureux temps ! les enfants 
se couchaient dans les calices des fleurs, et sans 
doute, la livre de tabac ne se vendait qu'un liard. 
Maintenant on ne voit plus, durant les nuits d'orage, 
que des dragons de feu traversant les airs, et 
jetant des malédictions au voyageur; les démons 
choisissent toujours, pour précipiter une avalanche, 
l'instant où l'on traverse le chemin ; quand la tem- 
pête passe, c'est toujours sur un chalet qu'ils ont 
soin de la diriger. Quelquefois cependant ils sont 
bien attrapés, c'est lorsqu'ils font leurs mauvais 
coups à l'heure de la prière. Un jour tous les 
démons sautent par-dessus la barrière de torrents 
et de montagnes qui sépare le pays catholique du 
pays protestant, ils aperçoivent sur le versant du 



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— 76 — 

Moléson un beau chalet tout neuf; et vite ils vont 
dire à Forage : « Renversez-nous cela. » L'orage 
accourt hurlant comme le tonnerre, couchant les 
vieux sapins comme des herbes, roulant des quar- 
tiers de rocher comme le duvet d'un oiseau ; mais 
devant la porte du chalet il s'arrête ! — « Va donc ! 
crient les démons. » — « Je ne peux passer, » leur 
répond Forage. — « Qui t'empêche ? » — « Il y a 
une croix sur la porte, avec les noms. » — « Quels 
noms? » — « Ceux que vous n'aimez point entendre ; 
les noms de Jésus et de Marie. — « Va toujours ! » 
L'orage s'efforce. Mais en ce moment les airmaillis 
faisaient leur prière, et tous les efforts de la tem- 
pête ne parvinrent pas seulement à faire ondoyer 
la fumée du chalet. Alors, pleins de courroux, les 
vents se retournent contre ceux qui les excitent ; 
ils les poussent, les bousculent, les battent contre 
les blocs de pierre, les élèvent en tourbillonnant à 
des hauteurs immenses, les laissent retomber sur 
la flèche des arbres et le coupant des rochers, puis 
les ressaisissent tout meurtris, pour les tourmenter et 
les pétrir de nouveau. Ce bouleversement effroyable 
dura trois- heures sans casser une branche , et 
durant trois heures, les démons, traînés dans le lit 
de cailloux des torrents, enfouis sous la neige, 
brisés sur- les glaces, ne cessèrent de crier et de 
blasphémer. Le lendemain on vit un nuage infect 
et noir qui s'enfuyait au loin ; c'étaient toutes les 
plumes arrachées aux ailes de ces maudits que le 
vent emportait comme trophée. » 

C'est le thème ordinaire. Chacun y ajoute selon 
ses goûts et la complaisance de ses auditeurs. 
Toutefois, il ne faut pas prêter aux bergers plus de 



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— 77 — 

simplicité qu'ils n'en ont. Aucun d'eux n'est dupé 
de ces contes de l'enfance. Ils ne croient guère 
aux esprits bienfaisants, aux étangs de lait, aux 
montagnes de beurre. Us invoquent les saints 
lorsqu'ils ont besoin de protection, et savent que 
l'aumône est le meilleur appui de la prière; le 
bénédicité remplace la libation païenne qui précé- 
dait le repas. L'on voit enfin qu'une sage instruc- 
tion chrétienne les a prémunis, autant que possible, 
contre les dangers de leur crédule ignorance. Les 
follets et les sorciers, légions de Satan, n'usurpent 
plus rien du rôle de la Divinité ; ils ne peuvent 
faire que le mal, et l'homme se préserve des 
embûches qu'ils lui dressent sans cesse par la 
prière et la foi. Le mal est tout au diable, le bien 
est tout à Dieu et à ses anges bénis. 

L'aube commence à peine à blanchir l'orient ; 
Dans la plaine le coq n'a point jeté son chant ; 
Aucune voix d'oiseau n'a salué l'aurore, 
Et tout dans le repos s'ensevelit encore. 
Mais nous qu'un braconnier arracha du sommeil, 
Nous montons au Vanil attendre le soleil, 
' Un bâton dans la main, par le sentier aride. 
Je marche dans la nuit à la voix de mon guide. 

En vérité. M, J. Sterroz, je dois vous le dire, 
c'est tout à fait cela, vous avez raconté d'avance 
mon ascension, quand vous ne songiez qu'à votre 
« grand Byron, que la vie importune. » Mais voici 
encore Veuillot qui a fait ce chemin dans les mêmes 
conditions. Cest tout à fait cela, — répéterai-je. 
« Du chalet où j'avais passé la nuit , il m'avait 
semblé qu'en étendant la main, je toucherais le 
faîte de la montagne, mais il me fallut faire 



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— 78 — 

encore 4 kilomètres (et môme l'heure entière) 
avant d*y arriver, tantôt grimpant sur la pierre 
glissante et polie (pardon! fort impolie], tantôt 
sur les cailloux roulants, tantôt sur l'herbe humide, 
grimpant toujours pour changer, et, ce qui est 
plus triste, grimpant sans gloire, car les chemins 
ne sont pas excessivement étroits, les précipices 
excessivement sombres, les avancements de roche 
excessivement pointus : tout juste ce qu'il en faut 
pour se briser les reins et la tête, pas un iota de 
plus. » — Ah! ceci est trop fort, vous brodez, 
Maître. Je vous quitte. 

A la cime. — Nous arrivâmes au sommet, le 
soleil déjà levé, et j'avais acquis une fois de plus la 
conviction sentie que l'homme est obligé de gagner, 
non seulement son pain, mais encore son plaisir à 
la sueur de son front. En arrivant en haut, j'avais 
beaucoup de ressemblance à une borne-fontaine. 

« Voir lever le soleil, dit Tôpfer dans son 
Voyage en zigzag, c'est un goût que tout le monde 
n'a pas ; plusieurs préfèrent que le soleil les voie 
lever. » 

Un des écrivains de cette génération à la fois 
profonde et folâtre qui, au siècle dernier, ne croyait 
qu'à la Nature et à l'Etre-Supréme et menait de 
front les plaisirs et la philosophie, Bouilly, cœur 
sensible et plume larmoyante, a dit, dans un de 
ses jours d'inspiration lyrique : 

Quand on fut toujours vertueux 
On aime à voir lever l'aurore. 

Je ne garantirai pas que tous ceux qui se trouvaient 
avant moi sur le Vanil du Moléson, le 7 août i 865, 



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— 79 — 

seront toujours vertueux. — Bons jeunes gens, 
si bien conduits par un sage Mentor, je le sou- 
haite pour votre bonheur! — Mais je suis sûr 
qu'aucun d'eux ne regrettait sa peine en contem- 
plant le superbe panorama qui se déroulait autour 
de nous dans un circuit d'environ quatre-vingts 
lieues. 

La plaine a déponillé son voile de vapenrs. 
Moins vagues, le Jura dessine ses hauteurs 
Que le lointain voilait d'une gaze dorée. 
La brume maintenant qui s'est évaporée 
Laisse voir le tableau dans toute sa beauté. 
Oh ! quel sublime aspect ! quelle variété ! 

Là-bas, vers le couchant, l'opulente Genève, 
Se mirant dans son. lac, glorieuse, s'élève. 
Le Léman recueilli berce on esprit rêveur. 

Mais, voyez, à vos pieds, une douce contrée, 
Où l'air est parfumé, la terre diaprée. 

Voyez, comme un serpent, blanchir le grand chemin. 
Et tendre à l'étranger une vaillante main. 
Le vieux Gibloux boisé, qui s'élève derrière, 
Comme un ferme rempart entoure la Gruyère. 

Cette poésie de J. Sterroz, que je vous livre 
à bâtons rompus, n'est qu'une pâle copie de la 
réalité. 

Le panorama que l'œil embrasse du Moléson, à 
61 67 pieds au-dessus de la mer, est l'un des plus 
magnifiques de la Suisse, comme ensemble et 
tableau complet. Sa beauté est moins due à l'alti- 
tude qu'à la position exceptionnelle de cette som- 
mité (moles summa), à l'extrémité d'une chaîne 
de montagnes. Rien ne gène la vue du côté de la 



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— 80 — 

plaine, et ce point culminant étant plus élevé que 
ceux qui Tavoisinent, les chaînes qui ferment au 
loin rhorizon, au midi et à Test, se groupent de 
manière à ne former qu'un tout. Elles embrassent 
l'orient, le midi et l'occident, mais leurs bases sont 
masquées par des ramifications plus rapprochées. 
La chaîne qui se trouve à la droite de la Sarine se 
divise en deux branches à la Jogne, au-dessus de 
Broc; l'une se dirige vers le sud et se termine 
près de Lessoc ; le Vanil-Noir, qui en fait partie, est 
la plus haute montagne du canton (2387 m.), 
l'autre chaîne court vers le nord, enfermant dans 
son sein la vallée de Charmey et le Lac Noir ; la 
Berra (1724 m.) en est la sommité la plus élevée. 
Vers le nord et surtout vers le nord-ouest, on 
remarque quelques ramifications du Jorat; l'une 
d'elles sépare la Broyé du lac de Neuchâtel. Le 
Gibloux s'avance jusque près de Bulle, et forme la 
limite entre le bassin de la Basse-Gruyère ou de 
Bulle et celui de Romont ; il ne s'élève pas à plus de 
1205 mètres. 

D'innombrables villages apparaissent partout sus- 
pendus aux flancs des collines ou assis dans la 
plaine. Semblable à un immense reptile aux écailles 
argentées, la Sarine sillonne capricieusement sur 
la droite le tapis de verdure étalé à vos pieds et va 
se perdre dans un lointain brumeux. A gauche et 
au sud-ouest, le Léman et sa ceinture de vieilles 
cités, de villages coquets, enfouis dans la verdure ; 
au nord-ouest, le lac de Neuchâtel et à sa suite 
celui de Morat, lac petit mais aux grands sou- 
venirs ; puis, tout à côté, le lac de Bienne. Le 
Jura enserre ses eaux, miroirs delà nature. Enfin, 



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— 8i — 

pour terminer ce tableau magique et clore la plaine 
à rest et au sud, de l'autre côté des monts fribour- 
geois, une forêt de pics couverts de neiges éblouis- 
santes se dessinent vigçureuseraent à l'horizon. 
Derrière vous, le Mont-Blanc élève sa léte majes- 
tueuse; il étincelle au loin comme un immense 
bloc d'argent, longtemps avant que la lumière ait 
envahi les montagnes de Savoie couchées à ses 
pieds. 

Lorsque, vers la fin du mois de juin de Tannée 
4816, lord Byron contempla ce sublime spectacle, 
on dit qu'un sourire rapide éclaira sa figure un 
moment rassérénée ; mais bientôt il se rassit,^ pensif, 
sur l'humide gazon. Une longue heure se passa 
ainsi dans un morne silence, interrompu seulement 
à de rares intervalles par quelques paroles du 
guide demeurées sans réponse. Puis le chantre de 
Childe-Harold se lève, essuie une larme furtive qui 
roule sur sa joue, et s'écrie : Oh! que c'est beau, 
mon Dieu! c'est beaté comme un rêve! 

En embrassant du regard toutes ces imposantes 
merveilles, je récitais tout bas, et comme involon- 
tairement, ces beaux vers du Sursum corda d'Autan : 

Le front joyeux de Taobe apparaît dans la nue, 

Les cimes, les plateaux boisés, la roche nue. 

Tout revêt ses couleurs, tout s'éclaire à son feu. 

La rivière au flot clair brille sous la fouillée. 

Des ombres de la nuit la terre dépouillée 

Murmure en 's'éveillant r Je crois en vous, mon Dieu I 

Aux alentours. — Une heure d'arrêt sur la 
cime s'écoule bien rapide ; puis il faut parcourir les 
alentours. * Déjà nos étudiants , suivant l'arrête 
aiguë et celte voie blanchâtre connue sous le nom 



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de Tzemin de Djean de la BoUietta, avaient disparu 
sous Tremetta. Déjà je n'entendais plus leur refrain 
joyeux : 

In Tsuatxô vè Tremetta, 
Deconthe Moléson, 
Gtavi Djean de la BoUietta 
Que fasi lou dierthon. 

Déjà notre braconnier, qui avait fait des siennes, 
descendait avec un photographe et un Polonais, 
nos compagnons defenil de la nuit passée aux Clefs, 
le couloir escarpé et assez difficile qui aboutit non 
loin du Plan France. Vous ne les imiterez pas et 
vous redescendrez tout simplement, mais sans 
péril, par où vous aurez monté, par le chalet de 
Bonnefontaine, ainsi nommé à cause de la fraîcheur 
de la source qui jaillit auprès. 

Du lé tôt haut Moléson sché vei, 
LHvue la plie fretxe lé sché bei; 
Sche va jai Vhimaur melancoliqua 
Lé schenaillé fan mujiqua 
A Moléson, a Moléson. 

Ce qui signifie que ni Teau la plus fraîche, ni la 
musique cuivrée des sonaillesi ou des clarines des 
vaches (batteride) ne font défaut au Moléson où de 
nombreux troupeaux paissent de toutes parts sur 
les flancs de la montagne, jusqu'au moment où les 
cornettes rappellent ces dames sous le chalet 
fumant : 

Quand verri foûma nossa boudma. 
Quand déchindri vè le bomi, 
La résrounâye de ma couàma 
Foré gurlâ tôt le Vani. 



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— 83 — 

Grâce, grâce ! me dira-t-on peut-être. Assez de 
patois comme cela ! — Oh ! n*ôtez pas au Moléson, 
à l'Evi, à THongrin, à Jaman, le seul concert qu'ils 
aiment, la seule musique dont ils soient énamourés 
et ravis, les bucoliques et les chansons romanes. 
Rien ne pourra les remplacer, répondrai-je avec 
Alexandre Daguet : 

« A côté de la langue classique, nous en avons 
encore une autre, langue vulgaire, pauvre petite 
langue, bien humble, se cachant dans les petits 
coins, aimant la campagne, mais vieil et doux 
idiome, singuhèrement naïf, pittoresque, éner- 
gique, voix des vallées et des monts alpestres, 
bruit de cascades et de torrents, son de clochettes 
de troupeaux, idiome pastoral comme on n'en vit 
guère, fait au foyer et bon enfant comme on n'en 
verra jamais, idiome mélodieux, qui nous endor- 
mait au berceau, nous fit sauter de joie sur les 
genoux de nos grand'mères, nous émerveille 
encore de ses coraules nocturnes, et idiome si 
mélancolique, si embaumé de Tair de la patrie 
qu'il donne la mort hYairmailli sur la rive étrangère. 

» Oui ! Le Ranz des Vaches est en patois ! Et vous 
voulez abolir le patois roman? — Votre français 
est beau, superbe. Il monte un admirable coursier 
fringant, bien peigné, chevaleresque, haut, panaché, 
piaffant. Mais notre petit patois simplet, qui va 
pédestrement le sentier du village, s'assied sous 
l'érable avec les malins vieillards et les rieuses 
jeunes filles, monte en sifflant avec le pâtre les 
flancs sinueux de la colline boisée, chante un 
Uauba triste et doux qui fait mourir d'amour! Votre 
français n'a fait mourir personne. » 



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— 84 — 

Les couches calcaires du Moléson sont inclinées^ 
verticales et horizontales; B. Studer les compare 
à celles du Schwartzbrûnnlein et du Gournigel. Le 
géologue visitera avec intérêt cette montagne ; le 
botaniste y fera une ample moisson ('). 

Les hauteurs les plus rapprochées sont : à l'orient, 
la VudallaZf derrière laquelle se trouvent au fond de 
la vallée les villages de Enney, Villars-sous-Mont, 
et, un peu plus à droite, de Neirivue; au midi, 
VTnly et, au couchant, les rochers de Tremettaz. 
Cette montagne colossale, qui dot le bassin du 
Moléson, contient d'excellents pâturages, parmi 
lesquels on cite principalement ceux du Gros et du 
Petit-Moléson, du Moléson-à-Baron, du Plan-Francey 
et les deux Pliané. 

Un endroit fort intéressant à visiter à Moléson, 
c'est la source de la Tréme au-dessous du chalet 
des Mormoteys, sur le revers occidental de la 
montagne. On peut y arriver facilement depuis 
Pliané. 



(•) Àlchemilla alpina, anthericum liliastrum, athamanta cre- 
tensis, anémone alpina, biscutella lœvigata, cacàlia albifrons, 
campanula thyrsoïdea, centaurea splendens, carex ferruginea, 
cerastium strictum, galium saxcUile, gentiana acaulis, hiera- 
cium villosum, myosotis alpestris. orchis albida, phleum alpi- 
num, primula auricula, salix retusa, saxifraga cotylédon, 
trifolium badium, et prés de la cime anémone vemalis et 
hieracium hyoseridtfolium. — En montant depuis le chalet- 
auberge de Pliané jusqu'à Bonnefontaine, on trouve abon- 
damment parmi les débris de rocRers : allium victoriale 
(en patois : racine à 9 chemises) , plantago montana, plantago 
alpina, osmunda lunaria, saxifrajd oppositifolia, pedicularis 
foliosa, sedum atratum, bupleurum ranuncuUndes, etc. Le 
revers méridional est surtout riche en saxifrages. 



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— 85 — 

Mentionnons ici un phénomène arrivé le 42 
septembre 4822, dont plusieurs personnes furent 
témoins, entre autres M. Henri Pestalozzi, de 
Zurich, officier du génie, qui était alors occupé 
d'une triangulation. Le sommet de la montagne 
était dégagé de nuages, mais non pas ses flancs ; 
tout à coup, c'était vers une heure après midi, un 
•cercle aux couleurs de Tarc-en-ciel, et d'un dia- 
mètre d'environ 30 pieds, apparut aux yeux des 
spectateurs étonnés. Il fut bientôt suivi d'un second, 
où les couleurs étaient plus faibles. Ils durèrent, 
l'un et l'autre, enviroiji un quart d'heure. M. Pes- 
talozzi, qui avait visité les plus hautes montagnes 
<Ie la Suisse* déclara n'avoir jamais encore joui dé 
cet étrange spectacle. 

Mais une des plus belles surprises dont puisse 
être favorisé le touriste du Moléson, c'est un orage 
dans la valléç, tandis qu'un soleil pur l'éclairé sur 
la cime resplendissante. Debout, calme et fier 
au-dessus des éléments en furie, il entend à ses 
pieds le roulement du tonnerre, mille fois répété 
par les échos des monts, tandis que de sinistres 
Mairs sillonnent le sombre océan de nuages qui 
couvrent au loin toute la plaine. 

Les nuages ceignent souvent la tête du Moléson 
oïl caressent ses flancs ; leur combat est curieux 
à observer. — Le Moléson a mis son petit cha- 
peron, signe de beau temps. Le grand chaperon, 
c'est l'inverse. Si ce n'est pas ce dernier cas, et 
que les habitants de la contrée, qui prévoient très- 
Jbien le temps, ne vous en dissuadent, il ne faut 
pas trop craindre de se mettre en route, malgré 
quelques nuages, surtout dans les mois de juin à 



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— 86 — 

août et même en septembre ; mais on fera bien de 
s'arranger de manière à quitter Bulle ou Mont- 
barry à temps pour aller passer la nuit au chalet- 
auberge de PHanèy à une petite heure au-dessous 
de la cime, après avoir joui, si possible, d'un beau 
soleil couchant sur le sommet. On y retournera avant 
Taurore, si le temps s'annonce favorable. L'ascen- 
sion est de trois bonnes heures, à partir de Mont- 
barry. 

La descente. — Descendons par VEri, — telle 
est l'opinion de Célestin Castella, et il me l'expo- 
sait à peu près dans ces termes, et avec la verve 
qui caractérise son langage : 

Descendre par les mômes sentiers que nous 
montons, se retrouver le même jour en présence 
des mêmes aspects : c'est trop prosaïque, trop 
monotone ; il faut à l'infatigable coureur des Alpes 
plus de variété, plus d'agrément, plus de poésie. 
Or, quel nouveau chemin offre autant d'attrait, de 
charmes, d'imposants tableaux que le passage de 
l'Evi? Vous dites donc adieu à la cime du Moléson, 
au splendide panorama devant lequel vous vous 
êtes si longtemps extasié, et vous descendez dou- 
cement par le pâturage de Tsuatzo; puis, vous vous 
trouvez bientôt dans une petite vallée, ornée de 
richesi et beaux pâturages et d'une multitude de 
chalets. 

Quel charmant et paisible séjour que cet agreste 
bassin, cerné de sommets audacieux aux bizarres 
dentelures, où tant d'airmailUs et de troupeaux 
coulent au sein de cette aimable solitude de si 
belles journées! Mais que parlé-je de solitude 



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— 87 — 

dans ce délicieux recoin si animé, lorsque le tou- 
riste y passe chaque jour, lorsque le pâtre livre 
aux brises capricieuses des monts ses Uauba bien- 
aimés, ses yoà^te joyeux, lorsque la clochette tinte 
si doucement, le taureau mugit si bruyamment, la 
chèvre perchée sur Taréte rocailleuse grésille si 
coquettement! (Ainsi parle Célestin, qui aime à 
accoler à chaque mot une épithète caractéristique.) 

Descendons, descendons encore, traversons un 
torrent qui a Tair de vouloir déjà s'irriter, enfon- 
çons-nous- dans cette gorge étroite, profonde, et 
qui nous semble impénétrable : une touchante et 
agréable surprise nous est réservée. A Torifice de 
ce sombre entonnoir, une charmante petite cha- 
pelle neuve s'élève gracieusement sur une petite 
esplanade à droite du torrent. 

Cependant la gorge s'élargit insensiblement, 
nous passerons auprès d'une carrière de marbre en 
pleine exploitation et d'où l'on a tiré tous les 
matériaux pour la construction du beau pont neuf 
de Nérivue. Les nombreux débris de cette carrière, 
poussés au fond de l'abîme, obstruent la marche 
rapide du torrent, le font refluer à quelques cents 
pieds de distance, c'est une gracieuse nappe d'eau 
d'un beau vert clair et d'une tranquillité parfaite, 
sur laquelle l'œil aime à se reposer. C'est bien ici 
le calme après l'orage, mais la tempête renaît 
bientôt ; quelques toises plus bas l'onde s'agite de 
plus belle, roule avec fracas ses fougueux tourbil- 
lons pour s'élancer dans la plaine. Bientôt le soleil 
commence de nouveau à nous inonder de ses flots 
d'or, et nous serons dans cette charmante vallée de 
la Haute-Gruyère, à quelques pas du beau village 



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— 88 — 

d'Albeuve, que nous tenons pour ainsi dire sous 
notre main. 

— Si cela ne vous dérange pas trop, Célestin, 
nous irons une autre fois à Albeuve et en l'Evi, 
et nous redescendrons sur Bulle par la Part-Dieu, 
ce chemin que Veuillot a tant aiiné, ou sur Mont- 
barry par le vallon du Frassy, cruellement boule- 
versé par le terrible ouragan de 183i, ou parla 
vallée de TAlbeuve qui nous amènera directement 
à la petite cité féodale dont vous êtes bourgeois.... 
avec honneur. 

. En terminant ce chapitre, ne disputons pas sur 
le mot Moléson, après avoir accompli l'ascension. 
€e serait une fatigue de plus, et sans compensation. 
Des étymologistes y voient trois mots celtiques, 
mol'leZ'Son, qui signiflent bien haut, large, difficile à 
monter. — C'est assez bien la chose, le fait, si ce 
n'est pas le mot. — 'D'autres appellent le latin à 
leur secours. Il est assez probable, comme on le 
croit, dit M. Hisely, que cette montagne majes- 
tueuse, devant laquelle les satellites qui lui servent 
de cortège semblent s'incliner avec respect, a tiré 
son nom du latin moles summa, qui signifierait la 
montagne la plus élevée, dans un sens relatif. — 
D'après une tradition généralement connue dans 
la Gruyère, une partie des habitants se réfugièrent 
avec des vivres sur cette hauteur, pour se sous- 
traire aux ravages de la peste. Quelque temps 
après,d'autres, qui purent échapper au fléau, les y 
suivirent. Alors les premiers leur crièrent en les 
apercevant : Quemin va per d*avof (Comment se 
porte-t-on là-bas) ? Les arrivants répondirent : 
'Mô-lé'Son, hinU-sôtro (mal les uns, bien les autres) , 



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— 89 — 

et voilà, vous assure-t-on aussi, l'origine véritable 
du nom de cette montagne. Cette étymologie me 
semble la moins acceptable. 

Du reste, notons-le bien, Tétymologie est entre 
les mains d'un docte un instrument d'une souplesse 
et d'une docilité admirables ; c'est une cire molle 
qui reçoit sans résistance toutes les empreintes. 

Tout en descendant notre chemin, Célestin me 
raconta le trait d'un Allemand — il assure qu'il 
était Prussien — qui, malgré tous les conseils, 
s'obstina à descendre du Mpléson par la ligne 
droite, du côté méridional, sur Pringy. Prussien 
ou non, il fut ramassé à mi-chemin, passablement 
endommagé et particulièrement vexé d'avoir perdu 
ses gants dans une descente un peu plus précipitée 
qu'il ne l'aurait voulue. 



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— 90 — 

CHAPITRE CINQUIÈME. 

GRUYÈRE. 

I. 

Tille et résidence des comtes. 

Aspect général. — Le belluard. — Le bourg. 

— Le CHATEAU. — L'ÉGLISE ET LE CLERGÉ. — 

Les Visitandines. — Anciennes familles et 

HOMMES distingués. 

Bis ieptem tcecula currunt 

Queis hujus conditor urbis 

Mcmia fundavit bello fortissimu» héros 
Vandalus, atque suo signavit nomine muros. 
Grus vigil agnomen comiti dédit advena primo. 
Rubra onuMM vexilla gerunt, ac scuia pilosi 
Sustentant Fauni, quorum cutis horrida rugis, 
Ac armata manus, vulsis radicibus, orno est. 
Fr.-Ign. d^ Castblla. 

Le chancelier de Castella, dans les vers qu'on 
vient de lire et qui forment l'épigraphe de ses 
Notices écrites en 1733, fait remonter à quatorze 
siècles la fondation de Gruyère, par Gruërius capi- 
taine de la sixième légion des Vandales, qui choisit 
cet endroit pour y faire sa résidence en 436. Assi- 
gnons le X« ou le XP siècle à l'origine de cette 
cité, elle serait encore assez ancienne. 

Aspect général. — Gracieusement assise sur 
une haute colline, détachée des monts, aux lieux 
où ils laissent la vallée s'ouvrir et se déployer, 



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— 94 — 

la ville de Gruyère est encore flanquée çà et là 
d'une ceinture de remparts qui attestent son antique 
splendeur. Le souvenir d'une domination pater- 
nelle, les nombreux combats livrés sous ces murs, 
les écussons armoriés, sculptés çà et là sur les 
portes, les maijsons surmontées de pignons, tout 
respire ici un parfum de vétusté qui vous transporte 
en plein moyen-âge. 

Le donjon s'élève fier et menaçant comme aux 
temps de la féodalité, bravant le temps et les orages; 
ses tourelles bien découpées, ses murs de quinze 
pieds d'épaisseur, percés de meurtrières, ses vastes 
corridors, semblent attendre encore le retour de 
leurs anciens maîtres. La construction actuelle est 
de la fin du XV« siècle et du commencement 
du XVP. 

Mes vieilles Annotations comparent Gruyère à 
une couronne, vraie couronne murale, ajouterai-je, 
ou spirale, dont le château est le point culminant. 
Je la comparerais volontiers, ditVeuillot, à ces nobles 
de Castille qui font dé loin si bonne figure dans leur 
manteau troué. Séjourd'ua bailli, après l'abdication 
du comte Michel, puis chef-lieu du district de la 
Gruyère, on ne lui a même pas laissé un préfet et, 
du haut de sa colUne, comme la comtesse délaissée, 
la petite ville déchue contemple tous les jours une 
charrière de Crève-Cœur : c'est, pour elle, le nou- 
veau chemin que suivent le commerce et la richesse 
infidèles, pour aller de Bulle à Charmey ou dans la 
Haute-Gruyère. 

Le village d'Epagnj est au bas de Gruyère, 
mais il n'est pas ce qu'on appelle à ses pieds -^cav, 



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— 92 — 

dans sa situation géographiquement infime, il pros- 
père aux dépens de Tancienne capitale du comté. 
N'est-ce pas là, dit M. Majeux, 

,.,,Si par va licet componere magnis, 

une image en petit du peuple devenu roi à son 
tour et forçant le bonheur à descendre du mont 
dans la plaine, du château seigneurial dans la 
cabane du laboureur? Quelques familles nobles 
habitaient autrefois Epagny. 

La paroisse de Gruyère comptait au milieu du 
XV® siècle cent quatre feux; elle s'étendait alors 
de La-Tour-de-Tréme à Neirivue ; elle compte main- 
tenant environ 1550 âmes, dont 300 dans la ville 
elle-même. 

Le belluard. — La route de la Gruyère passe 
à travers Epagny, elle laisse Gruyère à l'écart ; 
pour monter à l'antique cité, on n'a qu'un chemin 
pavé, à peu près ce qu'il devait être quand che- 
vauchaient, sur noble palefroi, fringant coursier 
ou sur simple haquenée, preux chevaliers, seigneurs 
et dames de la cour des comtes. — Si Gruyère, 
a-t-on dit, n'a plus aujourd'hui d'assauts à défier, 
il semble défier les voitures d'y arriver. Du reste, 
on arrive à Gruyère comme dans une ville forte : 
le chemin pavé aboutit au belluard^ qui précède la 
porte pFincipale; les créneaux, les mâchicoulis et 
les meurtrières sont encore là ; les hommes d'armes 
ont encore leur place dans le boulevard, entre les 
deux enceintes ; le guet pourrait au besoin se tenir 
debout sur ce pan de rempart mi-écroulé; au- 
dessus de la porte de la ville on voit encore, 



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— 93 — 

comme symbole d'un peuple errant ou emblème de 
la vigilance, la grue d'argent en champ ds gueule, 
sur les bannières que portent deux compagnons de 
Gruérius, en costume un peu primitif, mais forts 
en poil, une peau de bête fauve jetée sur leurs 
épaules, et armé chacun d'un frêne tout entier avec 
ses racines. Telle est la peinture que reproduisent 
les derniers vers du chroniqueur Castella. 

Grus svpervolat nubila. — La grue ne s'élève 
plus vers la nue, elle ne montre plus le chemin de 
la gloire aux guerriers qui se déployaient au Pré- 
dU'Chêne\ du haut des remparts, dix clairons ne la 
saluent plus au retour du combat, mutilée et san- 
glante, mais invaincue. 

Le bourg. — Entrez dans la ville des rois-pas- 
teurs. Plus de rois, mais encore et toujours un peuple 
de pasteurs. De rares habitants circulent dans la 
rue ; les hommes sont aux champs, à la montagne. 
Des chèvres errent çà et là. — N'en riez pas; dans 
le temps, elles ont mis en déroute l'ennemi. 

Nous voici dans le bourg ou le village muré. 
Cette partie, qui n'a qu'une seule rue, très-large, 
bordée de maisons peu élevées, telles qu'on les 
bâtissait au moyen-âge, plusieurs offrant encore 
des vestiges du style roman et même du gothique, 
s'étend de ce qu'on appelait la porte de St-Ger- 
main jusqu'à la place dite de la Chavonne, en 
formant un long parallélogramme. — Jetons un 
coup d'œil sur cette belle fontaine qui date de 4755 
et qui a coûté tant de travaux et de dépenses. 
Jusqu'alors on devait se contenter d'eau de citerne 
et de puits. 



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— 94 — 

Tous ceux qui connaissent la situation de Gruyère 
comprennent la difficulté qu'il y avait à faire arriver 
de l*eau de source sur ce monticule élevé de 
245 toises au-dessus du sol environnant. Au com- 
mencement de l'année 1755, Pierre Jacquet, Jean 
Geinoz, châtelain de Gruyère, et Vallier Douta, 
banneret, présentèrent à la bourgeoisie un projet 
pour conduire une fontaine dans la ville. Après 
quelques tergiversations le projet fut accepté et on 
se mit à l'œuvre au commencement d'avril de la 
même année. On prit l'eau d'une très-belle source, 
au lieu dit Es hriSy au-dessus de la Chenaux (com- 
mune d'Enney) ; elle fut conduite par le Fragnolet, 
la Sierne-à-Pachet, la forêt de Chesalles et la fin 
de Pringy ; de là elle monta par l'Ergire et la Cha- 
vonne. Mais les premiers tuyaux, qui n'étaient 
qu'en sapin, ne purent soutenir la pression de l'eau 
et crevèrent ; ils furent remplacés par d'autres en 
chêne, qui furent également trop faibles. On en 
fit d'autres encore, semblablement en chêne, mais 
qui furent percés (J*un trou très-petit et garnis à 
leurs extrémités de cercles en fer. Alors enfin, 
après quelques difficultés qui furent surmontées, 
l'eau commença à couler définitivement au centre 
de la ville, le 25 septembre 1755, vers les six 
heures du soir, au milieu de la joie et de la jubi- 
lation des habitants. Les femmes ont fait apporter 
le vin d'honneur, et, comme il y en avait en 
abondance, toute l'assemblée en profita. Les filles 
ont chanté le Te Deum en français; le doyen de 
Gruyère, Antoine-Tobie Castella, chanta l'arrivée 
de la fontaine par un poème français, et François- 
Ignace Castella, le chroniqueur, par des vers latins. 



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— 95 — 

Au bout de cinq ans la fontaine de Gruyère 
cessa de couler; ce ne fut qu'en 4779 qu'on la 
rétablit avec des tuyaux en fonte. Depuis encore 
elle demanda de nombreux sacrifices à la bour- 
geoisie (*). 

On descend à l'église paroissiale, au sud de la 
ville, par une ruelle étroite, vers le milieu de 
laquelle on remarque d'anciennes mesures pour le 
blé, taillées dans la pierre et scellées dans un mur ; 
puis on passe à côté de l'ancien parc aux cerfs, 
encore clos de murailles, et vendu, en 4593, à 
noble Pierre Castellaz. 

En montant à la porte de St-Germain, vers l'est, 
on voit la Maison-de-Ville à gauche et immédia- 
tement à la suite l'hôpital avec une chapelle en 
l'honneur de saint Maurice. Quelques vieilles 
maisons bordent le chemin qui conduit au château. 

Le château. — On pénètre dans l'enceinte 
extérieure par une porte aux armes des comtes, 
avec la date de 4567, époque où elle aura été 
restaurée. On se trouve alors sur l'esplanade et en 
face du manoir; à droite, court le rempart; entre 
deux, une ancienne chapelle, dédiée autrefois à 
saint Jean-Baptiste, sert maintenant de musée (^). 

(') M. l'abbé J. Gremâud, Mémorial de Fribourg. Tome 2*, 
1855, p. 311. 

(') n semble y avoir une confusion dans M. Hisely (His- 
toire du comté de Gruyère. Introduction, p. 92 et 95), au 
sujet de cette chapelle que l'on prendrait, d'après ce qu'il en 
dit à la page 92, pour celle de St-(îeorges. Celle-ci se trouvait 
dans l'église paroissiale. Voir Archives de la Soc. d^hist. de 
Fribourg, I. , 2(39 et particulièrement pour St-Jean, Hisely, II. , 
pages 121- 122. 



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— 96 — 

Ce bel oratoire, devenu en 4815 la propriété du 
clerçé de Gruyère par convention avec l*Etat et, 
malgré cela, tristement enlevé à sa destination pri- 
mitive depuis la vente du château, rappelait le 
pieux souvenir du comte Louis, son second fonda- 
teur. Ce prince, qui, au sentiment du beau, unis- 
sait le goût de la magnificence, voulait que la 
chapelle du château fût un monument digne de la 
maison de Gruyère et qu'elle fût surtout digne du 
saint à qui elle était consacrée. A cette fin, il 
adressa une supplique à la cour de Rome. Celle-ci, 
considérant la grande vénération dont le fils de 
Zacharie était l'objet, et désirant que la chapelle, 
édifiée sous le vocable de ce saint au château de 
Gruyère, pût être convenablement réparée, main- 
tenue en bon état de conservation, et enrichie de 
livres, de calices, de luminaires, d'ornements ecclé- 
siastiques et d'autres objets nécessaires au culte 
divin, accueillit avec faveur l'humble requête du 
comte. Une bulle, du 8 mars 4485, expédiée et 
scellée par quinze cardinaux, fit à cette chapelle 
une concession d'indulgences au profit des fidèles 
qui, s' étant confessés et ayant communié, la visi- 
teraient pieusement aux jours déterminés dans la 
bulle, savoir : aux fêtes de St. Jean-Baptiste (à 
l'anniversaire de sa naissance et au jour de sa 
décollation), le vendredi-saint, et au jour de la 
dédicace de la chapelle. 

On conservait sur l'autel, dans un étui, une croix 
de cristal remplie de reliques, dont l'énumération 
se voyait sur une feuille de parchemin, écrite en 
caractères gothiques. La tradition veut qu'elle ait 
été apportée de la Palestine par un comte de 



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— 97 — 

Gruyère. D^autres préiendenl que c'esl un présent 
d'un pape. 

Cette chapelle de St-Jean est Tobjet d'une tradi- 
tion assez curieuse, qui remonterait au XVI* siècle. 
Les toits des maisons de Gruyère furent enlevés 
par un ouragan dont la furie était telle que le 
battant de la cloche de cette chapelle fut emporté 
jusqu'en la forêt de Bouleires, où on le retrouva six 
mois après. En considération de ce prodige, la 
bourgeoisie s'engagea à maintenir la corde de ladite 
cloche, à condition qu'on la sonnerait durant les 
tempêtes, et à payer au chapelain la dîme de tout 
ce qui se sèmerait dans le fief de la Mothe, le 
4 août 1573. 

De l'esplanade, la vue embrasse au centre la 
plaine, Epagny, La-Tour, Bulle et les campagnes 
riantes qui s'étendent jusqu'au Gibloux; à gauche, 
le Moléson et ses déclivités jusqu'à la contrée de 
Vuadens ; à droite, la Dent-de-Broc, la vallée de 
Charmey , la chaîne de la Berra, le pays de La-Roche. 

Une seconde porte, défendue jadis par un pont- 
levis, introduit dans la cour intérieure, ceinte à 
gauche de hauts remparts ornés de tours et de 
galeries où sont fixés d'anciens bois de cerf; à 
droite, le château. Il formait avec ses dépendances 
la cité, où demeuraient les gentilshommes, tandis 
que les bourgeois habitaient le bourg, et que les 
autres membres de la commune, d'une condition 
inférieure à celle des nobles et des bourgeois, 
composaient la population d'Epagny et de Pringy. 

La cité était séparée du bourg par une haute 
muraille. Il fallait donc passer deux enceintes» 
deux fossés, deux ponts-levis avant de pouvoir 



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— 98 — 

entrer au château. On pénétrait par le premier 
pont sur Tespianade dont je viens de parler, une 
grande place d'armes qui a conservé le nom de 
place de St-Jean, maintenant convertie en jardins. 
De là on passait un second mur d*enceinte, couvert 
d*un toit en saillie et flanqué de tourelles, un fossé, 
un pont-levis, et le palais des princes aimés du 
peuple s'ouvrait devant vous, avec ses deux étages, 
construit en grosses pierres de taille et garni de 
huit tourelles octogones. 

L'ancien manoir des comtes de Gruyère était, 
sans doute, comme la plupart des vieux châteaux, 
lourd, massif et sombre, garni de tourelles, hérissé 
de créneaux, percé de meurtrières, entouré de 
murailles épaisses, environné d'un fossé large et 
profond. Détruit par un incendie vers la fin du 
XV® siècle, pendant la régence de la comtesse 
Claude de Seyssel, il fut remplacé par un château 
plus commode, mieux approprié aux mœurs du 
temps, plus digne que le premier de servir de 
résidence à un souverain. Masse imposante encore, 
dont les murs ont jusqu'à 15 pieds d'épaisseur, 
sur une longueur variant de 60 à 70 et une péri- 
phérie de 700 pieds, en forme de demi-lune. — 
Un large escalier en limaçon pratiqué dans la tou- 
relle centrale conduit jusqu'au faîte de l'édifice. — 
Dans une vieille tour ronde est une cheminée dont 
l'âtre avait été construit de manière à ce qu'on pût 
y rôtir un bœuf entier, qu'on tuait dans un abattoir 
attenant. — On prenait place au banquet, dans la 
grande salle des chevahers, où les convives avaient 
pour sophas des bancs de pierre hauts de 3 pieds. 
Un acte fut passé dans cette salle en 4338. — Au 



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— 99 — 

premier étage sont les appartements occupés d'abord 
par les comtes, puis par les baillis et préfets fri- 
bourgeois. — On admirait naguère, au corridor du 
premier étage, deux vitraux magnifiques, Tun aux 
armes de Savoie, l'autre aux armes de France, 
datant <le 1534; de plus, quatre petites vitres 
coloriées, représentant les armoiries d'anciens 
préfets de Gruyère, et, dans une salle, un autre 
beau vitrail de petite dimension, portant la grue (*). 
— Le corridor du second étage avait pour ornement 
les armoiries des maisons de Gruyère et de Monthé- 
nard, et la porte de l'escalier du donjon présentait 
celles des maisons de Gruyère et de Seyssel. — Dans 
la chambre du comte était une chaise à dôme sculpté, 
portant les armoiries de Gruyère et de Menthon, 
et le millésime 1505. C'était le siège du comte 
Jean II. (*). — C'est au second étage aussi que se 
réunissait le tribunal de Gruyère, transféré à Bulle 
en 1848. — Des fenêtres de ces salles, la vue 
s'étend sur la Haute-Gruyère, sur toute la vallée 
resserrée entre la Sarine et des cimes orgueilleuses, 
et formant un long coude bien accusé au Pas-de-la- 
Tine surmonté par la Dent-de-Corjon et par Jatnan. 

(*) M. Hisely. Introduction, etc., p. 93, dit que ces 
précieux monuments ont été transportés en 1848 au châteaa 
de BoHe, en attendant qu'on pût les placer dans un musée ; 
le fait est qu'ils ne sont ni à Bulle ni an mosée cantonal ; on 
affirme toutefois à Gruyère qu'en 1848, le préfet du district, 
M. Jacq. Remy, est venu les enlever, mais on ne sait ce qu'ils 
sont devenus. 

{*) Un fauteuil des comtes de Gruyère figurait an nombre 
des meubles antiques de l'Exposition cantonale à Fribourg, 
€nl867. 



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— fOO — 

Mais il ne s'agit plus de décrire l'état des lieux 
tel qu'il était du temps des comtes, des baillis ou 
des préfets. 

MM. Bovy, de Genève, acquéreurs du château 
en 4 849, pour la somme de 7000 livres suisses, l'ont 
restauré avec goût et intelligence. Il appartient 
maintenant à M. Darier, genevois aussi. 

Il est fâcheux que l'Etat se soit dépouillé de ce 
beau fleuron de couronne, plus fâcheux encore 
qu'il ne se soit pas trouvé, pour en faire l'acquisi- 
tion, un Fribourgeois qui eût pu se créer là un 
titre d'une noblesse incontestée ou augmenter celle 
qu'il tenait de ses aïeux. — Rendons à César ce 
qui est à César et à MM. Bovy l'honneur qui leur 
est dû pour leurs beaux travaux de restauration. 

La salle des cheTaliers, telle qu'elle est res- 
taurée au second étage, nous ramène aux temps 
anciens, où se groupent des traditions historiques 
et des fables, qui composent une espèce d'épopée, 
un mélange de vérités et de fictions qu'il n'est pas 
toujours facile de discerner. Des peintures à fresque, 
dues au pinceau de M. Daniel Bovy, ornent de tous 
côtés les murs de la salle. Suivons-les pas à pas, 
ou installons-nous commodément, pour saisir l'en- 
semble, sur un de ces grands sièges à haut dossier, 
qui sont ici bien à leur place. 

Le i^^ tableau est au fond de la salle, près de la 
porte d'entrée ; il est entièrement du domaine de 
la tradition. Il nous représente Gruérius, arrivant 
dans notre contrée, rassasié de meurtres et de butin. 
A son drapeau vous voyez une grue qui vient de 



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— 404 — 

lui apparaître, et comme cet oiseau lui semble de 
bon augure, il se détermine à s'établir dans ce 
pays, auquel il donne le nom de Gruyère. 

Le tableau suivant est aussi du domaine de la 
tradition. Elle veut que, dans les premiers temps 
des comtes, la basse Gruyère seule ait été habitée 
et cultivée ; que le pays situé plus haut, au-dessus 
du Pas-de-la-Tine, était une contrée riche, mais 
gardée par de méchants esprits qui immolaient 
sans miséricorde chaque téméraire qui osait y 
pénétrer. Toutefois, le fils du comte de Gruyère 
résolut de pénétrer dans cette contrée si décriée. 
Il prit avec lui quelques hommes déterminés, et 
réussit parfaitement dans son entreprise. Vous 
voyez le jeune comte grimper le premier le sommet 
du roc de la Tine, et ses hommes monter à sa suite, 
en se tendant les mains dans leur ascension hardie. 

Le 3"»® tableau représente un fait acquis à l'his- 
toire. C'est la fondation du prieuré de Rougemont, 
et sa dotation, par le comte Guillaume, renouvelée 
en 4 4 95. 

Le départ des Gruériens pour la première croi- 
sade (4 095-99), avec leur comte et plusieurs 
membres de sa famille, forme le sujet du 4"** 
tableau. Ce départ est un fait historique, mais 
embelli par la tradition. M. Hisely en parle en ces 
termes : « C'est à cette époque de ferveur reli- 
> gieuse et d'enthousiasme chevaleresque qu'il 
» convient de rapporter la charmante tradition que 
» voici. Hugues et Turin armèrent parmi les pâtres, 
» leurs vassaux, cent beaux Gruériens pour les 
» mener à la conquête du Saint-Sépulcre. Les 
» jeunes bergères voulurent fermer les portes du 



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— 402 — 

» château pour empêcher leur départ : il fallut les 
» rouvrir de force, et les pauvres filles se prirent 
» à pleurer quand elles entendirent Técuyer qui 
» portait la bannière crier d'une voix forte : En avant 
» la Grue! S* agit d' aller f Reviendra qui pourra! » 

Ce qui suit est de pure tradition, et paraît devoir 
plutôt trouver sa place après le 10"® tableau, dont 
cet épisode est le complément ; mais le peintre a 
jugé très-ingénieusement que cela devait servir de 
pendant au tableau précédent, et il a eu raison, 
car l'un et Taotre sont là à l'honneur du beau 
sexe de la Gruyère. Ce tableau nous représente 
les femmes du Pasquier chassant devant elles, au 
milieu d'une nuit très-obscure, un troupeau de 
chèvres contre les Bernois et les Fribourgeois qui 
se trouvaient en combat avec les Gruériens près de 
la forêt de Sothau. Ces femmes avaient imaginé 
tl'attacher des lumières aux cornes de toutes leurs 
chèvres, et de dérouter ainsi l'ennemi, qui, à la 
vue de tant de feux s'avançant dans sa direction, 
prit la fuite, en mettant le feu au château de la 
Tour-de-Tréme. 

Le 6"»« tableau a pour sujet le prétendu siège du 
château de Rue par les Gruériens. Ici la tradition 
est évidemment en défaut ; car il s'agissait de Riaz, 
et non de Rue qui ne fut jamais, qu'on sache, 
visitée par les armes gruériennes. L'histoire relate 
.jdes difficultés entre le comte de Gruyère et l'évéque 
!j3e Lausanne au sujet de la possession de Bulle et 
de Riaz, et ce dernier lieu, qui en latin s'appelait 
Rota, ainsi que Rue, fut en effet saccagé et en 
partie brûlé par les Gruériens dans cette occasion 
(4333). 



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— 403 — 

La peinture suivante se rattache à la même 
expédition. Vous voyez une belle prisonnière que 
le comte aurait trouvée dans le château de Rue, 
où elle aurait gémi depuis cinq ans ; il lui rend 
la liberté, et la renvoie dans son pays, après l'avoir 
comblée d'honneurs. 

Le 8"® tableau nous ramène sur le terrain 
purement historique, et est bien placé en face du 
3"»®. Il représente la fondation de la Part-Dieu, 
par Willelmette de Grandson 'qui en remet la charte 
constitutive aux Chartreux (i307). 

Nous avons au 9"® le combat du Laubeckstalden, 
entre le Haut et le Bas-Simmentbal. Les Gruériens 
occupent le défilé, et remportent une glorieuse 
victqire sur les Bernois, qui rentrèrent de là dans 
leurs foyers, la tristesse sur le front et Famertume 
dans le cœur (1346). 

Le tableau suivant représente le combat de 
Sothau près de la Tréme. Les deux héros Cla- 
rimboz et Bras-de-fer soutiennent presque seuls le 
premier choc des Bernois, et donnent ainsi à Tar- 
mée gruérienne le temps d'arriver et de chasser 
l'ennemi (1349). 

La légende de la comtesse Marguerite forme le 
41"^ tableau. — Cette jeune et joHe châtelaine, 
mariée depuis plusieurs années, se désolait, avec son 
nobleépoux, de n'avoir pas d'enfant. Prières, vœux, 
pèlerinages, rien n'y faisait. Un soir que, toute 
dolente, elle était çntrée dans la petite chapelle de la 
Daudaz, entre GrandvillarsetVillars-sous-Mont, pour 
y chercher de la résignation ou de l'espoir, un pauvre 
homme, Jehan-le-boiteux ou VEsclopé, vient s'age- 
nouiller non loin d'elle. Il l'entend soupirer, prier 



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— 104 — 

avec ferveur, et, trompé par l'obscurité du lieu ou 
par la voix de la pitié, il ne doute pas que cette 
femme ne soit aussi, elle, une mendiante. Il tire, 
alors, de sa pannetière, le pain et le fromage qu'il 
a reçus en aumône, et les partage charitablement 
avec elle, en lui disant : « Que Dieu vom vienne 
en aide! » La comtesse, regardant ce cadeau et les 
paroles qui raccompagnaient, comme d'un heureux 
présage, accepte, sans se faire connaître. Revenue 
au château, elle paraît toute radieuse au souper, 
et donne ordre de servir, devant le comte et ses 
hôtes, deux plats d'argent recouverts, dans lesquels 
elle avait fait mettre le pain et le fromage de l'au- 
mône; elle raconte alors son aventure, puis dis- 
tribue, à chacun de ses convives, une portion de 
cette offrande qui doit lui porter bonheur. Le vieux 
chapelain, Joseph Ruffieux, dit, en mangeant la 
sienne, qu'il avait aussi le pressentiment que le 
souhait de Jehan-l'Esclopé s'accomplirait. On but 
gaiment et on pria dévotement à sa réalisation ; 
neuf mois après, la comtesse eut un fils beau comme 
le jour. 

Le \ 2"® tableau représente le comte de Gruyère 
échappant au massacre de l'armée savoisienne en 
Vallais (vers 1383 ou 87 ou môme postérieurement), 
grâce à l'intrépide dévouement de ses hommes de 
la Haute-Gruyère, qui, défendant le pont du Rhône 
avec autant d'habileté que de courage, favorisèrent 
sa retraite ; ce qui valut à leur contrée des privi- 
lèges tout particuliers. 

Enfin le dernier tableau nous fait voir Louis de 
Gruyère prenant part à la bataille de Morat dans 
les rangs de l'armée suisse, avec cent cavaliers et 



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— 405 — 

six cents fantassins tirés des bannières du comté. 
(22 juin 4476). 

Auprès du château était 'une seconde place 
d'armes, que protégeaient autrefois deux tours, et 
qui a été convertie en jardin potager. C'était là 
que le comte assistait aux fêtes militaires où ses 
compagnons d'armes s'exerçaient au combat; c'était 
là qu'il tenait ses lits de justice, qu'il prenait part 
aux jeux et aux plaisirs des heureux villageois qu'il 
avait invités à un repas champêtre, ou que, après 
un festin, il s'asseyait à deviser avec ses chevaliers 
sur la pelouse. 

La cour de Gruyère était brillante : elle se 
composait des seigneurs et des dames de la famille 
régnante, de plusieurs gentilshommes etchevahers, 
vassaux du prince. On y voyait les d'Everdes, les 
Vuippens, les Cléry, les St-Germain, les de Pringy, 
les de Villars, les de Broc, les Corpastour, les d'Ai- 
gremont, les Corbières, et d'autres gentilshommes. 

Dans toute la partie sud-est de la ville, l'ancien 
rempart existe encore, flanqué de tours. Les chro- 
niques appellent SupeWarbe, Suppelbarbe, Suplia- 
barba y une vieille tour isolée, dans laquelle le 
comte Michel fit battre monnaie en 4552. 

L'église et le clergé de Gruyère. — Au 

pied du château, au-dessous de la ville, est la belle 
église paroissiale de St-Théodule. — Sur cette 
place il y avait, avant 4254, une chapelle dédiée 
aux douze Apôtres, qui servit de chœur à la nou- 
velle église. Fondée du consentement de l'évéque, 
elle fut placée sous le patronage du prévôt et du 
chapitre de Notre-Dame de Lausanne. 

7 



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— 406 — 

Jusqu'au XIIP siècle, Gruyère fit partie de la 
paroisse de Bulle. Par acte daté du mois de 
mai 1254, Jean de Cossonay, épvôque de Lausanne, 
vu la trop grande étendue de la paroisse de Bulle, 
décida, du consentement de son chapitre, d'établir 
une paroisse à Gruyère, la Trême étant désignée 
pour limite entre l'église mère et la nouvelle 
paroisse. Adolphe III, comte de Gruyère, donna, 
pour revenu à l'église environ 70 poses de terre. 
Le patronage de la cure appartenait au chapitre 
de Lausanne ; vers 1 536 , il échut au gouver- 
nement de Fribourg qui, le 27 novembre f570, 
l'abandonna au clergé de Gruyère. 

La première construction de l'église doit donc 
remonter à l'année 1254. En 1453, lors de la 
visite pastorale faite par l'évéque Georges de Saluces, 
cette église renfermait, outre le maître-autel, huit 
chapelles. La tombe des anciens comtes de Gruyère 
fut voûtée et réparée en 1 557 par l'Etat de Fribourg. 
Le clocher fut réduit en cendres par le feu du 
ciel en 1 679, et il fut relevé aux frais des parois- 
siens. Le chœur de l'église fut rebâti en 1731 parles 
soins du doyen Ruffieux. L'autel qui s'y trouvait 
alors avait été acheté à Payerne au XVP siècle; il 
fut remplacé en 1740 par celui que fit maître 
Dellion, de La-Joux. L'autel de la chapelle de 
St-Michel vient du collège de Fribourg : c'est le 
premier que les Jésuites eurent au collège à 
Fribourg : on prétend que le Bienheureux P. Cani- 
sius y a souvent célébré la sainte messe (*). Dans la 

(^) Ce fait ne peut guère être révoqué en doute : l'autel 
de St. Michel devait être le mâître-autel de la chapelle primi- 
tive des Jésuites. C'est après la construction de l'église actuelle 
du collège, que cet autel aura été transporté à Gruyère. 



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— 407 — 

môme église, le comte Antoine fonda une chapelle 
en rhonneur de son patron : Tancien autel pré- 
sentait deux peintures du plus grand intérêt; 
malheureusement elles ont disparu. Voici la des- 
cription qu'en donne Fr.-Ign. Castella dans sa 
chronique : « Le portrait du comte Antoine et 
celui de la comtesse sa femme sont peints sur les 
deux allons de Tautel, représentés à genoux, vêtus 
en habits longs de pourpre, brodés d'hermine, la 
toque du comte suspendue, l'éperon doré au talon 
gauche. La comtesse y est représentée enceinte, 
le chapelet en main, coiffée d'un petit voile noir. 
Sous ce dernier portrait, se voit son écusson 
armoriai, coupé de sinople et de gueule, un lion 
d'or issant sur le sinople, une couronne d'argent 
sur le gueule, avec la date gothique 4 416. » 

Parmi les curés de Gruyère, nous trouvons deux 
membres de la famille des comtes : Jean de Gruyère, 
protonotaire apostolique, mort en 1549, et Pierre, 
fils du comte Jean IlL Pierre fut prieur de Rou- 
gemont et de Broc, curé de Gruyère et de Vuis- 
ternens et vicaire général de l'évéque de Lausanne 
pour le comté. Sa bibliothèque conservée à la cure 
prouve son amour de l'étude et sa science. Il 
survécut à son frère le comte Michel. A la nouvelle 
de la mort de ce dernier, il fit, pour le repos de 
son âme, un service religieux dans l'église parois- 
siale, et y prononça son oraison funèbre, pendant 
laquelle — dit un chroniqueur — toute l'assemblée 
fondit en larmes et fit retentir ses gémissements. 
Pierre résigna sa cure en 1575 et mourut le 
11 mars 1577, après avoir institué le clergé de 
Gruyère pour son héritier. A l'égUse échurent de 



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— 108 — 

riches ornements et un grand calice remarqnable 
par ses émaux. On peut citer comme monument 
de son zèle, les statuts qu'il fit pour son clergé et 
qui sont revêtus de sa signature, ainsi que de celles 
de Girard Verdon, François Thorin, Pierre Castella, 
Pierre de Loge ou de Loyen, Jacques Longuet, 
Girard Thorin, Humbert de Gruyère, Claude Girod, 
Jean Loup, Mourat, greffier. 
BJJean Castella, curé de Gruyère, mort en 1656, 
mérita de s'entendre dire par M»'" de Vatteville : 
« M. le protonotaire, vous mériteriez mieux que 
moi de porter la mitre de Lausanne. » Un siècle 
plus tard, cette paroisse était desservie par un 
autre curé de la même famille, Antoine-Tobie 
Castella, mort le 31 décembre 1788. Le souvenir 
de sa piété et de ses bonnes œuvres est vivace à 
Gruyère, où il a laissé la réputation d'un saint. Ce 
digne prêtre et son frère Dom Joseph ont employé 
en œuvres pies 10,000 écus, sans compter les 
aumônes ordinaires. Antoine-Tobie est l'auteur 
d'un livre, publié en 1785, h Fribourg : La science 
du salut pour servir d'explication an catéchisme du 
diocèse de Lausanne, en un volume in-4**. 

Le beau jour de la Fête-Dieu en 1856, le 
22 mai, devait être une bien triste journée pour la 
paroisse de Gruyère. Des artilleurs de la milice, 
qui, paraît-il, avaient reçu défense de tirer à l'en- 
droit ordinaire, approchèrent leurs mortiers trop 
près de l'église. La charge du dernier coup, à la 
fin de l'office du matin, porta sur le toit recouvert 
en bardeaux: en un chn d'œil, la toiture entière 
et la charpente étaient consumées, la grande nef 
s'écroulait, et les magnifiques cloches de la tour, 



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— 109 — 

provenant de Tairain d*un canon cédé en 4679 par 
l'Etat, étaient en grande partie fondues. On venait 
de sortir de l'office, lorsque l'incendie se déclara : 
les quelques personnes qui n'avaient pas encore 
gagné leurs demeures s'efforcèrent de parvenir sur 
la toiture ; mais tous les instriiments de sauvetage 
semblaient refuser les services que l'on en atten- 
dait et , pour comble de malheur, il dut s'écouler 
un intervalle entre le premier moment du danger 
et celui où l'on put donner le signal d'alarme, les 
cordes des cloches ayant étéjnontées pendant l'of- 
fice. Ce n'était partout qu'un long cri de désespoir. 
La voûte du chœur, bien que la charpente fût 
devenue aussi la proie des flammes, et le maître- 
autel restèrent debout, entourés d'un monceau de 
ruines. La sacristie, qui put être préservée, avait 
été de prime abord complètement évacuée, grâce à 
l'intrépidité et au sang-froid du curé, M. Tobie 
Loffing, et on n'eut à regretter la perte d'aucun 
ornement ou objet précieux. Le dommage fut 
évalué à au moins 120,000 fr. ('). 

Quatre ans après, grâce au zèle et au concours 
actif de toute la paroisse, l'église de St-Théodule 
se voyait relevée de ses ruines, plus belle encore, 
reconstruite d'après les plans de M. J.-U. Lendi, 
alors Intendant des bâtiments de l'Etat. Parée 
comme une épouse, le 17 juin 1860, elle recevait 
la visite de son évéque bien-aimé, M«^ Etienne 
Marilley, qu'elle n'avait pas revu depuis quatorze 
ans d'épreuves cruelles, et elle voyait réunis, dans 

(*) Extrait d'une relation insérée an Chroniqueur de Frt- 
bourg, du 26 mai 1856. 



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— MO — 

les cérémonies augustes des bénédictions divines 
appelées sur la nouvelle église, deux pasteurs 
vénérés, Fun chef du diocèse, l'autre chef de la 
paroisse, M. le doyen Jean Foliy, tous deux 
éprouvés par le feu de la tribulation. 

Pour chanter cette belle journée. Gruyère eut 
son poète, à qui il n'a manqué peut-être que la 
culture des premiers principes, les études htté- 
raires, pour faire de lui un vrai poète, à qui le 
terme propre, Fépithète choisie n'eussent pas fait 
défaut. La poésie de Célestin Castella, en commé- 
moration de la bénédiction de cinq cloches pour 
l'église de Gruyère, est conservée précieusement 
dans la paroisse ; on la retrouve partout dans la 
Haute-Gruyère (*). 

Les Visitandines ont eu ua établissement à 
Gruyère, au XVIP siècle. Elles y vinrent de Fri- 
bourg, en i 638, appelées parla bourgeoisie, d'après 
les conseils du doyen Jean Castella, au nombre de 
six, dont la supérieure était la mère Marie-Eli- 
sabeth Magnin, et elles furent d'abord logées dans 
deux maisons appartenant à la famille du doyen, 

(*) Lors de l'incendie de 1679, six xloehes déjà avaient 
été fondues ; l'airain ruisselait jusqu'au gros Laviau, dit le 
chroniqueur Castella. Un membre de cette noble famille, 
M. Pierre-Joseph Castella, aUié Amman n, fut un des prin- 
cipaux bienfaiteurs de l'église lors de sa reconstruction après 
l'incendie de 1856. Le Chemin de la Croix <700 fr.) et l'é- 
rection de l'autel de la chapelle St-Georges , qui , avec le 
tableau, coûta 1500 fr., sont dus à sa munificence. Son 
épouse, M"' Elisabeth Castella, née Ammann, dota l'église 
d'un lustre de grande valeur, de beaux vêtements sacer- 
dotaux et d'une sixième cloche qui coûta 1500 fr. 



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— 4H — 

l^uel pourvut pendant longtemps à leur subsistance. 
Ce fut lui encore qui fit réparer à ses frais la grande 
maison située vis-à-vis des Terreaux, à la porte de 
Chavanne, maison qu'elles achetèrent en 4639 (*). 
Bientôt de jeunes personnes demandèrent à être 
admises dans l'Ordre, et l'empressement était si 
grand qu'en peu de temps la communauté fut au 
nombre de vingt personnes. Les sœurs vivaient 
avec beaucoup de douceur et d'amour entre elles, 
à l'édification de la ville. Elles étaient la consola- 
tion de tout le monde ; on les considérait comme 
des saintes qui attiraient par leurs ferventes prières 
la bénédiction de Dieu sur le pays. 

La première supérieure, ayant gouverné la com- 
munauté pendant trois ans, remit sa charge à la 
mère Marie Clément, qui mourut un an après sa 
réélection. Elle fut remplacée par la mère Anne- 
Françoise Dunant, professe, de Thonon. A cette 
époque la mort enleva successivement sept reli- 
gieuses; à mesure qu'on recevait une sœur, une 
autre mourait. La supérieure prit cela pour une 
marque que la volonté de Dieu était que l'on ne fît 
pas un plus long séjour en ce lieu. Elle craignait 
en outre que dans la suite des temps la commu- 
nauté ne trouvât pas les secours spirituels et tem- 
porels nécessaires. Le manque d'eau et d'une place 



(*} En 1635, la viUe de Bulle appela aussi des Yisitandiaes 
qui y arrivèrent au nombre de trois, avec une novice et deux 
sœurs du petit habit ; mais elles ne tardèrent pas à s'apei^ 
cevoir que le lieu n'était pas propre à y établir un de leurs 
monastères et elles retournèrent à Fribourg vers 1648. 
Bel. Rabiit, Chronique fribourgeoise, p. 267. 



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— 442 — 

convenable pour bâtir un monastère régulier rendait 
encore la position plus difficile. 

Sur ces entrefaites, la mère Françoise-Marguerite 
de Chaugy, supérieure du couvent d'Annecy, ayant 
dû venir en Suisse, passa à Gruyère, où la mère 
Dunant lui fit connaître la position de sa maison et 
le désir qu'elle avait de s'établir en un lieu plus 
favorable. La mère de Chaugy approuva ce dessein 
et promit son appui pour en procurer la réali- 
sation. Peu de temps après, elle écrivit aux sœurs 
de Gruyère poiir les appeler à Annecy, leur 
donnant cet ordre tant au nom de l'évèque de 
Genève, supérieur général de l'Ordre, qu'au sien 
propre, comme supérieure du premier monastère 
de la Visitation. Les religieuses de Gruyère pré- 
sentèrent alors une requête au Conseil de Fribourg 
pour demander l'autorisation de sortir du pays 
« les dotes et biens qui leur ont esté promis pour 
la réception en leur Ordre d'aucunes filles du 
comté de Gruyères et autres lieux, ascendants plus 
ou moings k la somtne de trois milles escus. » 
Dans sa séance du 29 août 1 651 , le Conseil 4 ayant 
ésgard principalement à leur vie exemplaire et édi- 
ficative qu'elles ont pieusement et religieusement 
fait parroir à tous ceux qui les ont dévotement 
fréquentées, » leur accorda l'autorisation demandée, 
à la condition cependant qu'avant de partir elles 
devraient donner une caution suffisante, afin que 
jamais les sœurs dont on emportait la dot ne tom- 
bassent à la charge de leurs parents. Cette con- 
dition fut remplie par la supérieure d'Annecy. 

Dès que la permission eut été obtenue, les sœurs 
s'occupèrent à réaliser leurs biens et à vendre les 



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— H3 — 

meubles qu'elles ne pouvaient pas transporter. 
Avant leur départ, elles fondèrent une messe 
à perpétuité, à leur intention, dans la chapelle 
de Termitage de Sainte-Anne, au Châtelet, le jour 
de la sainte. Les sœurs sortirent de Gruyère le 
9 octobre 4651, au nombre de neuf religieuses 
et de deux tourières, au milieu des larmes et 
dés regrets, de leurs parents et amis de tout le 
pays. La douleur des sœurs n'était pas moins 
vive, car plusieurs d'entre elles quittaient ainsi 
leurs parents et leur patrie pour toujours, et 
elle n'était calmée que par la pensée de la sou- 
mission à la volonté de Dieu. En ce moment elles 
ignoraient encore où elles poiirraient s'établir défi- 
nitivement. 

Après avoir séjourné successivement à Thonon 
et à Annecy, elles se fixèrent à Langres, le 
21 octobre 1653. Dans l'intervalle, deux sœurs de 
la communauté de Gruyère étaient mortes. Celles 
qui restaient étaient les sœurs Marie-Elisabeth et 
Marie-Angélique Castella, nièces du doyen Castella 
(l'une d'elles fut plus tard supérieure du monastère 
de Langres), Marie-Catherine Belle, Marie-Agnès 
Pithon, Marie-Péronne de la Fosse et Marie-Joseph 
Paquet (Pasquier?), tourière (*). 

Anciennes familles, illustrations, hommes 
distingués. — Les de Castella (jadis de Castellûz) 
sont contemporains des comtes de Gruyère et ori- 
ginaires de Savoie. Le sire Rodolphe de Castella 

(*) Les Visitandines à Gruyère, par l'abbé J. Grbiuud. 
1866, brochure de 8 pages. 



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— 444 — 

vivait en 4425. Comme nobles, ils se sont éteints 
à Gruyère en 4 809 ; mais ils avaient déjà acquis le 
titre au patriciat de Fribourg, en 4544. François- 
Pierre Castella) né en 4690, mort en 4764 à 
Fribourg, était entré dans la Compagnie de Jésus, 
et, sur le déclin de son âge, il avait composé un 
ouvrage sur VInvention et la perfection des arts. Son 
frère Hilaire Castella, 4 697-1765, était chartreux 
et avait rendu , dans la guerre de Sept- Ans , de 
grands services à la maison que son Ordre avait 
à Liège. — François-Ignace Castella, né le 4 8 octobre 
4709 et mort le 7 octobre 4797, le chroniqueur 
que j*ai cité, est auteur de plusieurs ouvr,ages restés 
manuscrits, entre autres des Notes généalogiques et 
historiques sur les comtes de Gruyère. 4793. Pierre- 
Joseph Castella, né en 4 792, de parenls assez 
pauvres, ne dut sa modeste fortune qu'à son travail. 
Successivement notaire, juge au tribunal en 4823, 
président de la Direction des orphelins, secrétaire 
de préfecture, conseiller communal, puis syndic de 
sa ville natale, il en fut le bienfaiteur à plus d*un 
titre : il ne fut guère d'entreprises utiles, de bonnes 
œuvres, auquel il n*ait apporté son concours éclairé. 
Son testament olographe, admirable monument de 
charité, débute pai- une profession de foi aussi 
simple que touchante et contient, entre autres legs 
généreux : 6000 fr. à la commune de Gruyère 
pour habiller et chausser à neuf tous les ans une 
douzaine d'enfants indigents ; 500 fr. à la Gauglera, 
500 fr. à rhospice cantonal, 500 fr. à l'œuvre de 
la propagation de la Foi, pour les missions étrangères. 
Dans un ordre d'idées politiques tout à fait 
opposées à celles de son compatriote Pierre Cas- 



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— Hô — 

tella, M. l'avocat FfançoisBussard, décédé en 4853, 
fut, comme professeur de Droit à Fribourg, Tinter- 
prête clair et méthodique des idées de Gros et de 
Técole philosophique sur le Droit naturel (i 836). 
Il représenta plus d'une fois Fribourg à la Diète et 
fut président du Grand Conseil dans des temps 
orageux. Un beau reflet de patriotisme restera 
attaché à son nom. 

Les de Cléry, originaires de Gruyère, n'y existent 
plus; une partie de cette famille, établie à Fribourg 
dans la seconde moitié du XVP siècle, avait déjà 
acquis dans le siècle précédent le droit au patriciat ; 
elle s'éteignit à Fribourg dans les Griset, les Glé- 
resse et les Praroman; mais elle subsiste encore 
en Alsace. — Le chancelier Cléry fut, au XVP siècle, 
le continuateur de l'œuvre du chancelier Lombard, 
Remeil de jurisprudence criminelle. — Le colonel 
Petermann Cléry, son fils, colonel commandant des 
Cent-Suisses de Charles IX, conseiller à Fribourg 
et député aux Diètes, fut Maître-ès-arts de Paris et 
auteur de vers latins. — Les Cléry furent bien- 
faiteurs de la Part-Dieu. Les armoiries de cette 
famille sont tranchées d'or à un sangher issant de 
sable. La chapelle St-Antoine, dans l'église de 
Gruyère, où elles avaient été placées, présentait — 
comme on l'a dit page 1 07 — deux peintures d'un 
grand intérêt, les portraits du comte Antoine de 
Gruyère et de son épouse Jeanne de Noyer; mal- 
heureusement ces tableaux ont disparu. — Gruyère 
devrait tenir davantage à tout ce qui rappelle son 
ancienne gloire (*). 

(*; « La bibliothèque de Pierre, fils de Jean III, comte de 
» Gruyère, curé de cette ville, contenait, dit M. J. G., un 



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— 116 — 

Une famille patricienne, portant le nom de Gruyère, 
s*est éteinte à Fribourg ; dans le canton de Berne, 
il existe encore des Greyerz. 

Lés Moura, Loge, Loyen, Loup sont d'anciennes 
familles de Gruyère ; la Lovp est probablement une 
désinence ou abréviation de ces trois derniers 
noms. 

Gruyère était jalouse de ses droits. Aucune 
bourgeoisie ne fut accordée depuis le 25 novembre 
1692 jusqu'en 1748, parce que l'on avait défendu, 
som privation du bien commun à rie du contrevenant 
d'en présenter aucun davantage (comme bourgeois). 
Une exception eut lieu en 1748, mais par ordre 
souverain de LL. EE. de Fribourg. 

Une illustration fribourgeoise, Tavoyer et his- 
torien d*Alt, naquit et fut baptisé à Gruyère, en 
mars 1686. 



» exemplaire précieox (jia Recueil de droit canon, imprimé 
» sur velin, à Mayence, en 1472, ouvrage qui s'est vendu 
» jusqu'à 1200 fr. Sans les soins de quelques conservateurs, 
» ce volume si remarquable était vendu en 1852 à un étranger 
» par certains non-conservateurs qui ont eu le courage d'é- 
> changer, contre quelques pièces d'argent, un drapeau de 
» Gruyère remontant au commencement du XVI* siècle. Quelque 
» vaillant guerrier donna peut-être autrefois sa vie pour con- 
» server la grue, des patriotes préfèreraient-ils aujourd'hui 
» quelques helvetiaf » 



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— 447 — 



IL 



Histoire, tradition et roman. Temps 
légendaires et iilstorlqnes. 

Gruerius. — TuRiMBERT. — GuiLLàujME. — Gmérie, 
ORIGINE DE Gruyère. — Comté d'Ogo, nom pri- 
mitif DU comté de Gruyère. — Fondations de 

ROUGEMONT, d'HuMILIMONT, d'HaUTERIVE, DE LA 

Valsainte et de la Part-Dieu. — Les Gruériens 
A Laupen, a Morat et en Italie. — La Réforme 

REPOUSSÉE DE LA GrUYÈRE. LeS DERNIERS COMTES 

DE Gruyère : Jean ii et Michel. — Les comtes 

ET leurs sujets. 

Gruyère a son histoire, il a sa légende. Celle-ci, 
remontant au V« siècle, commence avec Gruerius 
— deux ou trois de ce nom jusqu'en 510. Celle-là 
se fixe à peine avec Turirabert, comte d'Ogo, en 923 ; 
elle n'est bien authentique qu'au XP siècle. Grand- 
Gruier ou grand-forestier (supersikator) du royaume 
de Bourgogne, Guillaume I", vers i084, admi- 
nistrait au nom du roi l'ancien Hochgau, territoire 
qui s'étendit un jour des sources d^ la Sarine ou 
du mont Sanetsch, près du Vallais, jusqu'au château 
de Simmeneck (Berne), en aval de la Sarine, 
jusqu'à Arconciel, à deux lieues de Fribourg, et à 
l'ouest, jusque vers Romont. Exerçant le droit de 
justice pour les eaux et forêts, la gruerie, comme 
on l'appelait, le comte d'Ogo prit, au commence- 
ment de la seconde moitié du XIP siècle, le titre 
de comte de Gruyère, le seul qui se présente depuis 
cette époque. Guillaume prend part à la première 



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— 148 — 

croisade, apparaît en 4 4 04 comme fondateur du 
prieuré de Rougemont, et on le voit assister à la 
confirmation de la charte de 4 4 45. — Son second 
successeur contribue à la fondation de l'abbaye 
d*Humilimont (1436), et l'allié des comtes de 
Gruyère, Guillaume, sire de Glane, fonde l'abbaye 
d'Haulerive (4 4 37), où il meurt sous l'humble habit 
de frère convers (1U2). 

Un seigneur de Charmey, Girard P', avait fondé 
la chartreuse de la Valsainte (1295). Douze* ans 
après (1307), une dame de la maison de Gruyère, 
Guillemette, partagea, avec son fils Pierre III, la 
gloire d'avoir donné naissance à la chartreuse de 
la Part-Dieu. 

Le môme comte accompagne le comte de Savoie 
dans son expédition contre le dauphin de Viennois 
et apparaît, selon M. Hisely, comme avôyer de 
Fribourg en 4 331 . Le 24 juin 1339, les soldats de 
la Gruyère combattent à Laupen avec les milices 
de Fribourg contre celles de Berne ; le 22 juin 1 476, 
ils se retrouvent dans les mêmes rangs contre les 
Bourguignons sous les murs de Morat. 

Bourgeois des deux cités de l'Aar et de la Sarine, 
le comte de Gruyère était considéré comme allié 
des Ligues ou des Confédérés. A Novare, le 6 juin 
4543, les Gruériens partagèrent les fatigues, les 
dangers et la gloire des Confédérés. Ils ne faillirent 
pas à leur courage, le 43 septembre, à Marignan, 
dans cette bataille meurtrière que Trivulce appelait 
un combat de géants. A Cérisoles, le 1 4 avril 4 544, 
ils furent moins braves. 

Le traité de Fribourg, du29novembre4 516, fait 
des Suisses les fidèles alliés de la France et le 



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— 449 — 

comte de Gruyère est compris dans ce traité de 
Paix perpétuelle. 

LaRéformefutrepoussée de la Gruyère. M. Hisely, 
historien protestant, constate que la maison sou- 
veraine de Gruyère et le peuple s'attachèrent à la 
croyance de leurs pères comme à un dernier lien 
de leur nationalité. Il n'y eut défection que dans 
le Pays-d'en-Haut, sur les terres que Messieurs de 
Berne réformèrent par les arguments de la force 
brutale. Mais le lendemain de la bataille de Cappel, 
des représentants du comte Jean II, ceux des 
habitants de la ville de Gruyère, de La-Roche, 
de Bulle, d'Albeuve, de Vuippens, de Corbières, 
de Charmey, de Vaulruz, ceux de Saint-Aubin, de 
Marnand, de Payerne et d'Avenches, réunis à Fri- 
bourg, déclarèrent au Conseil de cette ville qu'eux 
et leurs concitoyens étaient prêts à sacrifier corps 
et biens pour l'ancienne croyance (*). Les forces 
de Berne, les faiblesses de Fribourg et les embarras 
de la Savoie amenèrent la Réforme à Morat, 
Avenches, Cudrefin, Grandcour, Payerne et suc- 
cessivement dans tout le pays de Vaud jusqu'à 
Genève. Vevey échappa à Fribourg. Gruyère con- 
serva encore la Seigneurie d'Oron. 

Jean II est le dernier qui mourut (4 3 novembre 
4 539) comte et seigneur de Gruyère, baron d'Au- 
bonne, d'Oron et de Montsalvens, seigneur du 
Vanel (ou de la terre de Gessenay), de Rougemont, 
de Château-d'Œx, de la Tour-de-Tréme, de Cor- 
bières — que Fribourg lui disputait déjà — de 
Palézieux et d'autres lieux. 

(^) Àrch. de Fribourg. Manuaux des 12 et 13 octobre 1531. 



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— 120 — 

Michel, son fils, pour être plus rapproché de 
nous, est un héros dont la tradition s'accommode 
mieux que l'histoire. Voici le jugement que porte 
sur lui M. Hisely : « Michel passait dans l'opinion 
des Gruériens pour le plus beau chevalier de son 
temps. Sa taille, dit-on, était haute et bien pro- 
portionnée ('), ses traits étaient beaux, réguliers, 
nobles et doux : l'antique gloire de sa race parais- 
sait dans toute sa personne. Si ce portrait est 
ressemblant, on doit regretter que le caractère du 
prince, qui clôt la liste des souverains de la Gruyère, 
n'ait pas répondu à sa physionomie. Il y a quelque 
chose de touchant à se tromper sur le dernier 
descendant d'une race illustre, dont le peuple con- 
serve un pieux souvenir, mais cette illusion va 
trop loin quand elle fait de Michel un populaire 
héros. Il faut renoncer à rien voir d'héroïque 
dans son caractère et ses actes. Son courage n'eut 
rien de chevaleresque, sa bravoure était douteuse, 
il ne fut point distingué par des talents militaires. 
Michel ne fut, à vrai dire, qu'un aventurier qui, 
par ses fautes, précipita sa fin désastreuse. » 

Ce jugement de M. Hisely nous semble dur, 
implacable. Si le dernier comte de Gruyère eût 
embrassé la Réforme, eût-il été peut-être plus 
ménagé par un historien protestant qui, après tout, 
pouvait avoir ses préjugés? 



(*) Castella (dans ses Notices) dit, en parlant de lui : 
« On voit, dans l'arsenal de Fribourg, sa cuirasse et ses 
armes, qui démontrent que c'était un gros homme, » ce qui 
doit signifier un homme de haute stature. 



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— 124 — 

Leurs Excellences de Fribourg et de Berne, 
convoitant l'héritage des comtes de Griijère, ne 
ménageaient guère non plus le pauvre Michel. 

Ce fut le vendredi avant la St-Martin, 9 no- 
vembre 1554, — le jour même où sa déchéance 
venait d*étre prononcée à Fribourg, — que l'infor- 
tuné Michel sortit à 10 heures du soir de sa rési- 
dence pour n'y plus rentrer. Un seul domestique 
l'accompagnait. Ce n'est plus à l'histoire, c'est à la 
poésie qu'il appartient de dire quel pénible retour 
Michel dut faire sur lui-môme, quelles graves 
pensées durent l'agiter dans ce moment solennel, 
où il allait franchir non seulement le seuil de 
l'antique manoir, mais la frontière de ses domaines. 
Dans cette nuit de douleur, son imagination dut 
évoquer cette longue et vénérable suite d'aïeux qui 
s'étaient transmis l'héritagede Guillaume et l'avaient 
conservé comme un patrimoine sacré, tandis que 
lui, descendant de ces princes, livrait aujourd'hui 
à des mains étrangères jusqu'à leurs tombes révérées. 

Laissons M. H. Charles interpréter les pensées 
de Michel : 

n faut que je te quitte, 6 mon bel héritage ! 
Il faut donc à la fin que je cède à l'orage ; 
Je cède et je m'en vais. Château de mes aïeux. 
Pour la dernière fois je te fais mes adieux. 

Toi, qui depuis le jour de* ta triste naissance 
As su dans tes filets enlacer mes Etats, 
Tu recueilles le fruit de ta persévérance, 
De tes plans tortueux voilà la récompense, 
Berne ! le Ciel est juste; un jour tu l'expiras. 

El toi, Fribourg, et toi, qui toujours à sa suite, 
De tes petits projets méditant la poursuite, 

8 



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— 42« — 

Avec des yeux jaloux voyais de tes prisons 

S'élever dans les airs mes saperbes donjons ; 

Ta loDgue convoitise est-elle satisfaite ? 

Rien ne manqae à tes vœux ; ma misère est complète. 

Ta terreur a cessé ; les regrets sont pour moi. 

Un heureux avenir va s'ouvrir devant toi. 

Après bientôt mille ans les comtes de Gruyère 
Par un arrêt divin rentrent dans la poussière. 
Mais n'est-ce pas le sort des grandeurs d'ici-bas? 
Aujourd'hui sur le trône et demain dans la boue : 
Tantôt on vous maudit et tantôt on vous loue. 
Insensé qui se fie à ces trompeurs appas ! 
Puis-je me plaindre ? oh ! non ; quelle est la dynastie 
Que Ton vit si longtemps régner en Helvétie? 
Je cherche mes égaux et ne les trouve pas. 

La tempête a partout étendu ses ravages. 
Je restais seul debout au milieu des naufrages. 
C'est donc aussi mon tour et mon heure a sonné. 
Je me soumets, Seigneur I vous l'avez ordonné. 

Une pensée an moins dans mes maux me console. 
J'ai voulu ton bonheur, peuple gruérien, 
Je te l'avais promis, et j'ai tenu parole. 
Tu diras si Michel n'a pas cherché ton bien. 

Mais tu Tas déjà dit sur le mont de €havonne, 

Quand, malgré les efforts de Berne et de Fribourg, 

J'ai voulu dans tes mains déposer ma couronne 

Et vivre ton égal au milieu de ce bourg. 

Ah ! que ce souvenir est pour moi plein de charmes î 

Tes bénédictions ont fait couler mes larmes. 

Je t'aimais, peuple bon ; tu me l'as bien rendu. 

Sur la terre un bienfait n'est pas toujours perdu. 

Ainsi le veut du Ciel la justice infinie, 

Pour tout bien, tu le vois, ils m'ont laissé la vie. 

Mais j'emporte ton cœur, et cela me suffit. 

Sois libre, sois heureux. Le comte te bénit. 

H. C. 



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— 123 — 
CHAPITRE SIXIÈME 

(Ajouté par le P. £. Baemy.) 

LA GRUYÈRE 
depaia la déchéance des Comtes. 

Dernières années de Michel V. — Son testament. 
— Madelaine de Miolans. — Démembrement 
DE LA Gruyère. — - Introduction de la Réforme 

DANS LE GeSSENAY. — ApERÇU DES MOEURS ET DU 
CARACTÈRE GRUÉRIENS. — INDUSTRIE ET COMMERCE. 

Michel y n'avait point souscrit à la saisie de ses 
biens et à l'acte de déchéatice prononcé contre lui. 
Il s'était éloigné en protestant, mais en vain, pour 
son honneur et sa chevalerie, — deux vénérables 
reliques qui s'en allaient en lambeaux, sous les 
doigts prosaïques et crochus des fesse-mathieu et 
des légistes. 

Après son départ de Gruyère, Michel était allé 
rejoindre son épouse en son château d'Oron, der- 
nière résidence seigneuriale qui ne tarda guère à 
tomber entre les mains avides des créanciers. — 
Comme tous les princes dépossédés, Michel se ber- 
çait d'illusions. Tantôt il offrait de payer ses dettes 
et se faisait fort de faire honneur à ses affaires ; 
tantôt il se représentait ses « féaux et améz » sujets 
ivres de joie à l'annonce de son prochain retour, 
célébrant à l'envi sa restauration triomphante. — 
Ayant reçu un jour une lettre adressée au « jadis 
Comte de Gruyère:» — le mot ci -devant n'était 



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— 124 - 

pas encore inventé à cette époque — il s'en indigna 
comme d'une injure, et fit observer qu'il ne recon- 
naissait à personne le droit de changer son titre. 
« Quoique pauvre gentilhomme , ajoula-t-il , je 
saurai bien recouvrer mes domaines; et il se trou- 
vera au besoin quelqu'un d'assez puissant pour 
se charger de cette besogne. » — 11 ne renonça 
jamais à ses prétentions et renouvela mainte tenta- 
tive pour les faire valoir. Enfin de guerre lasse, il 
légua tous ses Etats à Maximilien II, empereur 
d'Allemagne, avec réversibilité sur Philippe II, 
roi d'Espagne. Ce testament, daté de Bruxelles, le 
42 juillet 1572, fut déterré à Augsbourg, en 1591, 
par le Fribourgeois Pierre Schaller, commissaire 
des guerres en Bavière. Comme on peut le penser, 
personne ne prit au sérieux cette disposition illu- 
soire. 

Michel survécut vingt ans à ses désastres. Il 
erra successivement en France, en Allemagne et 
dans les Pays-Bas; il offrit ses services à divers 
princes, vivant toujours d'aumônes et d'espérances, 
et alla se perdre dans l'obscurité. Des incertitudes 
ont longtemps plané sur le lieu et la date de sa 
sépulture. Il fut enterré, selon les uns, à Amiens 
^n Picardie, selon d'autres à Bruxelles; mais 
d'après M. Hisely tout porte à croire qu'il mourut 
au mois de mars 1576, au château de Tcdemey, 
près de Pontallié sur Saône, appartenant à son 
cousin François de Vergy, gouverneur de Bour- 
gogne, chez qui ce prince infortuné avait trouvé un 
dernier asile. 

La nouvelle de son décès fut accueillie avec 
joie dans la cité de Zaehringen ; mais elle répandit 



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— 425 — 

le deuil dans toute la Gruyère, où elle raviva, aii 
dire d'un chroniqueur, bien des souvenirs d'atta- 
chement et de regret, qui causèrent quelque émoi à 
Leurs Excellences de Fribourg. Domini nostri de 
Friburgo gavisi stmt gandio magno taldè de morte 
D"' Comitis Michaelis. Desolatione desolataest Grueria. 

En Michel V s'éteignit une illustre dynastie qui 
avait marché de pair avec plus d'une maison sou- 
veraine. Elle comptait au moins six siècles d'exis- 
tence. Elle avait possédé le pays le plus riche de 
la Suisse : elle avait régné depuis les bords de la 
Jogne aux rives du Léman, depuis les Alpes vallai- 
sanes jusqu'aux portes de Bulle. Ses princes avaient 
laissé une réputation de bravoure et de galanterie 
chevaleresques ; ils avaient fait fleurir les lettres et 
les arts; leur cour avait été longtemps le rendez- 
vous des troubadours et des beaux esprits. Ils 
s'étaient montrés simples, affables et populaires, 
l'histoire n'a pu mettre à leur charge aucun de ces 
faits tyranniques et monstrueux dont les annales 
du moyen-âge fourmillent.... Et voilà soudain que 
ce petit empire des bords de la Sarine s'écroule, 
— non devant l'invasion étrangère, ni sous les 
coups de la révolution, — mais sous le poids des 
dettes et des embarras financiers. Six siècles de 
gloire vinrent s'engloutir dans une vulgaire ban- 
queroute ! 

Au miheu des tristes réflexions que suggère la 
décadence des comtes de Gruyère, c'est un devoir 
pour l'historien de faire ressortir le caractère vrai- 
ment beau et admirable de Madelaine de Miolans 
que Michel V avait épousée au mois de décem- 
bre 1553, — juste quinze jours avant que la diète 



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— 426 — 

de Baden mit ses biens en discusâion formelle. 
C'était une femme d'énergie et de cœur, digne 
d*un meilleur sort. Avec une dot considérable, 
^Ue avait apporté à son trop volage époux ua 
dévouement sans bornes : elle mit tout en œuvre 
pour le sauver de la ruine. Elle était entendue 
aux affaires, et s'occupait des détails de l'admini- 
stration : elle prit chaudement en main la défense 
de ses vassaux et des amis de sa maison, qui 
s'étaient compromis pour elle. — La Providence, 
ainsi que la nature, se plaît à ménager les con- 
trastes. A l'époux débauché elle donne souvent 
une femme vertueuse, tout comme elle fait naître 
la suave rose des Alpes au sommet des monts 
abrupts et sourcilleux. Elle place à côté du poison, 
l'antidote. Elle suscite aux époques de troubles et 
de décadence de grandes vertus, des âmes héroï- 
ques : douces apparitions qui consolent le regard 
du navrant spectacle des misères et des perversités 
humaines. — C'est ainsi qu'à côté de la voix fatale 
qui pousse aux abîmes les princes et les peuples, 
les individus et les familles, il y a presque toujours 
une voix du ciel, un ange consolateur qui conjure 
et retarde autant que possible la catastrophe, et 
qui finalement s'assied comme Jérémie pour pleurer 
sur des ruines. — Tel fut le rôle de Madelaine de 
Miolans dans ces jours de trouble et d'alarmes qui 
marquèrent le déclin de la maison de Gruyère* 

Les Gruériéns s'étaient flattés, après la chute de 
leur principauté, de former un Etat libre et indé- 
pendant à l'instar des cantons suisses. Michel V le 
leur avait promis à cette fameuse assemblée de la 
Chavonne, qui s'était tenue le 24 septembre 1 549, 



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— 427 — 

et où il leur avait offert la liberté, moyennant qu'ils 
se portassent cautions de ses dettes, pour 24,000 
écus. (Deux bannières et Broc avait accepté cette 
proposition ; d*autres communes Tavaient rejetée, 
pensant bien que, d'une façon ou de l'autre, l'heure 
de l'indépendance ne tarderait pas à sonner). — 
Leur réveil à tous fut bien triste, lorsqu'après Té- 
loignement de Michel ils s'aperçurent qu'ils n'a- 
vaient fait que changer de maîtres... En effet, la 
commission liquidatrice s'assembla de nouveau à 
Fribourg, le 6 novembre 1555, et, mettant à exé- 
cution la sentence rendue l'année précédente, elle 
procéda au partage définitif du comté. Les pays eo 
dessus de la Tine échurent aux Bernois; ceux en 
dessous aux Fribourgeois. Deux baillis, Rodolphe 
de Graffenried et Antoine Krummenstoll, s'instal- 
lèrent, l'un au Gessenay et l'autre à Gruyère, et 

tout fut dit Le pouvoir fort et ombrageux des 

deux Républiques succéda à l'autorité plus ou moins 
nominale des rois-past^urs, et Ton vit se vérifier 
alors la fatale prophétie du Triboulet gruérien, de 
Chalamala qui avait dit, deux siècles auparavant : 
VOtirs de Berne mangera la Grue dam le chaudron 
de Fribourg. 

Après avoir été pendant un siècle et demi les 
alliés «t les combourgeois des deux villes, il sembla 
dur aux Gruériens de redescendre soudain au rang 
de sujets. Ils ne se soumirent point sans murmure 
et sans protester pour le maintien de leurs fran- 
diises et privilèges. Il y eut même quelques mou- 
vements partiels d'insurrection.... Il fallut enfin 
plier sous la loi du plus fort. Mais ce peuple a 
conservé, comme le dit fort bien M. Hisely, dans 



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— 428 — 

ses mœurs et dans ses institutions le germe Impé- 
rissable d'une liberté qui sait se maintenir. 
^ La conduite des deux villes en cette circon- 
stance ne fut, — il faut bien Tavouer, — pas 
exempte de tout reproche. Loin d'avoir été mar- 
quée au coin de la délicatesse et de la grandeur, 
elle semble n'avoir eu d'autres mobiles que l'am- 
bition et la cupidité. Les deux villes exploitèrent 
peut-être un peu trop les embarras financiers du 
comte Michel. Elles manquèrent de générosité 
vis-à-vis de ses anciens sujets : au lieu d'en faire 
des hommes libres, elles ne, songèrent qu'à les 
asservir davantage. Pour tout dire en un mot, le 
partage de la Gruyère fut comme le coup d'essai de 
cette politique égoïste et machiavélique qui, deux 
siècles plus tard, a consommé ses forfaits par le 
démembrement de la Pologne, et qui, aujourd'hui 

même Mais pardon, cher lecteur, j'allais me 

lancer dans des questions un peu trop brûlantes. 
Revenons bien vite à notre chère Gruyère. 

Les Gruériens n'étaient pas moins attachés à leur 
religion qu'à leur nationahté. Leurs deux derniers 
souverains avaient été, malgré leurs fautes et leurs 
faiblesses, des princes sincèrement rehgieux, de 
zélés défenseurs de la foi. — C'est M. Hisely lui- 
même qui nous l'a fait observer. — Sous le règne de 
Jean II, la Réforme avait été repoussée avec perte 
du Gessenay. Michel V, de concert avec son frère 
Dom Pierre de Gruyère, paraît avoir formé le pro- 
jet d'ériger l'église paroissiale de sa résidence en 
collégiale à l'instar de St-Nicolas. — La chute de 
la Dynastie ne fut pas moins funeste aux intérêts 
religieux qu'aux libertés politiques des Gruériens. 



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— 429 — 

Dans le Gessenay et dans toutes les terres soumises 
à la domination bernoise, la messe fut abolie, les 
images des saints brisées ou brûlées, et une nou- 
velle croyance s'implanta par les mêmes moyens 
d'oppression brutale qui avaient fait triompher la 
soi-disant Réforme dansTOberland, dans le Pays de 
Vaud et ailleurs. — Ces mesures de violence nous 
indignent et nous révoltent, mais elles étaient chose 
fort commune au seizième siècle; elles étaient con- 
formes au Droit césarien de cette époque, qui avait 
posé en axiome : (fue le souverain du pays était en 
même temps le maître de la religion, et qu'il pouvait 
disposer arbitrairement des consciences de ses sujets: 
Cujus Regio, hujus Religiof. . 

« Avec le catholicisme, dit un auteur cité par 
M. Berchtold, disparut, dans la Gruyère bernoise, 
la liesse des anciens jours, et les dogmes arides de. 
la Réforme y eurent bientôt desséché Fimagination 
et les cœurs. » Le rigorisme des autorités bernoises 
menaça de la corde, du fer et du feu ces pauvres 
pâtresqui, iusqu'alors,s*étaient livrés sans contrainte 
à leurs joyeux divertissements. La danse et, avec 
elle, la gaieté, fut bannie de ces vallées ; des gens 
se virent condamnés à Tamende pour avoir fait 
venir, du Vallais, une bande de musiciens, dans le 
but de fêter des amis; il fut défendu de rester au 
cabaret après le soleil couché, et d'y dépenser plus 
de cinq sols, le tout parce que « des signes avaient 
paru dans le ciel, pronostiquant la fin du monde, » 
et qu'une montagne s'était écroulée dans un canton 
voisin. 

Plus heureux que leurs voisins de Berne, les 
Groériens d'en-dessous de la Tine purent se féliciter 



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— 430 — 

d'être tombés dans le chaudron plutôt que d*ètre 
sous la patte de Vmrs. S'ils perdirent leur liberté, 
ils sauvèrent du moins le trésor de la vraie foi. 
Les magnifiques seigneurs de Fribourg maintinrent 
et protégèrent le catholicisme dans toutes les terres 
de leur domination , comme ils Pavaient fait pour 
quelques communes du bailliage d*Ecballens. Tel 
est le rôle essentiellement conservateur exercé par 
nos ancêtres au seizième siècle, rôle qui a valu à 
notre cité son beau titre de catholique Fribourg. 

Nos Gruériens fribourgeois sont donc restés bons 
catholiques, mais ils ont peu renoncé à la danse. 
Ils se trémoussent à la plaine comme à la montagne, 
sur le pont de la bénichon comme sur Taire d'une 
grange. Ils n'ont pas oubhé la Coraule, cette danse 
rapide aux charmes de laquelle le comte de Gruyère 
se laissa entraîner jusqu'à y perdre sa couronne, 
danse fantastique qui dura une journée entière, et 
dont la chaîne s'étendit sur plus de trois lieues de 
chemin. 

Ce serait ici le lieu de décrire les mœurs et le 
caractère gruériens. Mais notre plume est trop 
inhabile, trop peu autorisée pour aborder un sujet 
si délicat. Nous laisserons la parole à un enfsmt da 
pays. On nous saura gré de reproduire ici quelques 
pages tracées, il y a plus de quarante ans, par ua 
de nos premiers magistrats. Voici le tableau que 
H. H. Charles nous a laissé des mœurs de ses con* 
citoyens : 

€ La Gruyère est sans contredit, sous le rapport 
intellectuel, la partie la plus cultivée du canton de 
Fribourg, par là même qu'elle est celle où l'on a le 
plus de loisir. Ailleurs les saisons, en changeant, 



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— 134 — 

ne font que varier les travaux. En hiver, ils cessent 
ici presque entièrement, d'où il résulte que les 
hommes sont plus en contact les uns avec les 

autres Ajoutez qu*à peu près tout le monde 

sait Ure et écrire, parce que depuis plus de deux 
siècles chaque village a son école. On lit les gazettes; 
il n'y a presque pas de village qui n'ait de nom- 
breux abonnés à celle de Lausanne ou à d'autres 
feuilles étrangères — (Les Gruériens de nos jours 
ne sont plus réduits à faire venir leurs lumières du 
dehors : ils en trouvent à leur choix et de toutes 
les couleurs dans les journaux du pays, tels que le 
Confédéré, le Chroniqueur, le Journal de Frilfourg, 
VAmi du Peuple, sans oublier le Moléson, ce dernier- 
né de la presse fribourgeoise.) 

» .... Quand les nouvelles sont intéressantes, ils 
se réunissent en foule pour en entendre la lecture. 
L'ombre d'un vieil ormeau, les voûtes enfumées du 
cabaret ou de la fruiterie (fromagerie), servent d'abri 
à ce club improvisé. On y commente, on y discute 
les questions à l'ordre du jour, avec un sens, une 
sagacité et un aplomb qui feraient honneur à plus 
d'une assemblée délibérante. Les gens du peuple, 
en Angleterre, passent pour avoir une grande finesse 
de tact poUtique. Je doute qu'ils en aient plus que 
les paysans de la Gruyère. Placés sous le régime 
municipal, accoutumés à débattre presque toutes 
les semaines leurs intérêts communs, ils contractent 
de bonne heure l'habitude des affaires et deviennent 
mnsi des hommes tout positifs 

» Les Gruériens sont gais et bons de leur naturel : 
on en fait tout ce qu'on veut par la douceur, par 
des plaisanteries semées à propos et qu'ils aiment 



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Goodïe 



— 438 — 

beaucoup ; en un mot, il faut les cajoler. Si on s*y 
prend de force, on n'obtient d'eux que de la haine, 

» Il existait autrefois entre les villages une riva- 
lité qui avait des suites fâcheuses ; mais elle a cessé 
depuis une vingtaine d'années. Les querelles sont 
devenues rares, quoique le vin porte encore quel- 
quefois à la tète. Notons, à propos de vin, qu'il ne 
se conclut pas de marché où il n'entre en jeu. 
Payez bouteilk, et tout à l'heure l'on deviendra plus 
traitable. L'économie n'est pas ce que les Gruériens 
entendent le mieux. Le dimanche rien ne coûte; 
on fait le généreux. Il entre un peu de vanité dans 
leur caractère; on les voit traiter du haut de leur 
grandeur les artisans de toute espèce. C'est un reste 
de ce préjugé de l'âge d'or, que le premier des états 
est celui d'agriculteur. 

» Les habitants de la Haute-Gruyère se font re- 
marquer par des nuances sensibles. Avec à peu près 
les mêmes vertus, ils n'ont pas les mêmes défauts. 
Ils boivent moins (?) et sont plus économes. On peut 
les regarder comme des modèles de cette politesse 
franche et loyale qui n'a point été corrompue par 
un raffinement de civilisation 

» L'existence des femmes de la campagne est 
dans cette contrée plus douce que partout ailleurs. 
Leurs occupations se bornent presque exclusivement 
aux soins du ménage (et au tressage des pailles), — 
ce qui contribue à leur donner ce teint frais qu'on 
ne trouve pas dans les autres parties du canton. 
En été, elles travaillent à la campagne ; mais cette 
saison est plutôt pour elles un temps de plaisir que 
de fatigues. Bien blanchement atournées, nos élé- 
gantes villageoises ne touchent jamais à un râteau 



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— 133 — 

sans avoir des ganls (! !?), crainte du hâle et des 
ampoules. Elles sont tant soit peu coquettes, mais 
de la bonne manière ; c'est-à-dire que leur gloire 
est d*être recherchée par plusieurs, leur talent celui 
de ne pas donner à l'un plus d'espérance qu'à l'autre, 
et elles s'en acquittent quelquefois avec une habileté 
qui ferait honneur à un ministre d'Etat. Au reste 
elles sont en général plus économes que les hommes. 
Elles se piquent d'avoir beaucoup de linge et de ne 
porter que celui qu'elles ont filé (?). » 

On nous permettra de compléter cette esquisse 
par quelques indications sur l'industrie et le com- 
merce. La Gruyère n'a pas besoin qu'on la loue. 
Ses excellents fromages lui ont acquis, ainsi qu'au 
canton de Fribourg, une réputation européenne. 
Ils ont obtenu naguère plusieurs médailles d'or de 
première classe à l'Exposition universelle de Paris, 
et, quelques jours plus tard, la seule Société du 
Moléson recevait une commande de 50,000 kilo- 
grammes. 

Une autre industrie non moins intéressante, c'est 
le tressage des pailles qui occupe principalement la 
partie féminine de la population. Elle offre une 
précieuse ressource à la classe indigente, d'autant 
plus que la matière première ne coûte ici presque 
rien. C'est la main d'œuvre qui lui donne toute sa 
valeur ; c'est l'habileté de nos ouvrières qui trans- 
forme l'humble chaume des champs en chapeaux 
élégants et mignons dont se parent les plus jolies 
têtes de l'ancien Monde et du nouveau. Le revenu 
des pailles exportées en 4 865 s'est élevé, de l'avis 
des connaisseurs, à un chiffre égal à celui des fro- 
mages vendus dans tout le canton, soit à plus de 



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— 434 — 

2,600,000 fr. — Mentionnons encore les mines de 
houille de Bellegarde, les belles carrières de marbre 
de Grandvillard, les gypses de Pringy, la parque- 
terie artistique de la Tour-de-Trôme, créée en 4854, 
enfin de nombreuses scieries, mises en mouvement 
par divers courants d'eau. — L'exportation des 
bois bruts et travaillés a lieu sur une large échelle, 
trop large peut-*ôtre... L'industrie doit se contenir 
dans de certaines Umites, pour ne pas devenir un 
jour victime de ses propres excès. Il ne faut pas 
pour un gain présent et passager ruiner le pays et 
compromettre les ressources de l'avenir. C'est aux 
autorités cantonales et communales à prendre de 
sages mesures pour empêcher la trop grande exploi- 
tation de nos forêts, le trop prompt déboisement de 
nos montagnes, dont les dangers ont été signalés à 
plusieurs reprises par les hommes compétents. 

Les Gruériens ne s'endormiront sans doute pas 
sur leurs lauriers ; ils s'efforceront de conserver et 
de perfectionner leurs différentes industries ; ils se 
feront une gloire de marcher plutôt en avant qu'à 
la remorque du siècle. 

Espérons aussi que la voie ferrée reliera prochai- 
nement Bulle et Romont. Tous les enfants de la 
Gruyère se donneront la main pour mener à bon 
terme cette entreprise nationale. Les divergences 
d'opinion, les mesquines rivalités, les haines de 
partis, tous les ressentiments doivent se taire devant 
une grande pensée dé patriotisme. 

Oui, nous en avons la douce confiance, le sifflet 
de la vapeur retentira bientôt à travers nos vallées 
et nos monts. La puissante locomotive imprimera 
un nouvel essor à notre activité industrielle et 



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— 435 — 

commerciale. Hais tout en faisant circuler l'aisance 
et le progrès matériel, elle saura respecter d'autres 
richesses infiniment plus précieuses qu'elle ne nous 
enlèvera point : la foi politique et religieuse, l'an- 
tique probité et l'énergie des mœurs républicaines ! 



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— 136 — 

CHAPITRE SEPTIÈME. 

SouTenir» d^ane pérégrination 
à la Vaisainte. 

I. 

Pour le commun des touristes, la Suisse se ré- 
sume en deux ou trois sites reproduits dans tous les 
albums, en deux ou trois noms stéréotypés dans tous 
les guides du voyageur. Ces deux ou trois noms 
sont Thoune, Brienz, le Grindelwald et surtout In- 
terlaken. Interlaken, dont les magnifiques hôtels, 
les squares et le macadam poudreux rappellent en 
quelque sorte le noble faubourg St-Germain. En 
dehors de là et de quelques autres lieux à la mode, 
pas de Suisse...., j'allais dire pas de salut pour les 
touristes fashionables... . — En vain vous leur par- 
leriez de la verte Gruyère, de ses naïves légendes 
et de ses sites pittoresques. Ils y viendront peut- 
être, quand ils pourront y aborder en chemin de 
fer. Ce pauvre chemin de fer qui a déjà traversé 
tant d'épreuves, avant même d'être en voie de 
construction. Vrai supphce de Tantale pour les 
Bullois !... 

En attendant que la mugissante locomotive nous 
amène wagons, touristes et marchandises, j'entre- 
prendrai une petite pérégrination, qui aura bien 
son charme quoiqu'elle ne puisse se faire à la vapeur. 

Notre point de départ est à Bulle. Laissant à 
droite les rives de la Trême, nous jetons un rapide 
coup d'œil sur la gracieuse bourgade renaissant à 



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— 137 — 

peine de ses cendres et qui doit son nom à la Tour 
gothique qui la domine. — Enfonçons-nous dans 
Boulleyre, dont les frais ombrages nous attirent. 
C'était dans le vieux temps une forêt assez mal 
famée, nous dit-on. Elle est traversée aujourd'hui 
par une belle voie carrossable, sans compter les 
mille sentiers qui s'y croisent, et qui en font un dé- 
dale éminemment propice aux promenades rêveuses 
ou sentimentales. Sortons enfin de l'obscurité; nous 
voici en face de Broc, dont vous apercevez au 
premier plan l'antique donjon, massive et bizarre 
construction; le presbytère qui fut autrefois un 
prieuré de Bénédictins dépendant de tutry, et l'é- 
glise située sur un promontoire escarpé de la Sarine. 
Cette éghse, dédiée à St. Othmar, est une des plus 
anciennes de la contrée. Elle fut longtemps l'unique 
église paroissiale pour tous les habitants de la rive 
gauche de la Sarine depuis Lessoc à Botterons. — 
Franchissons le pont d'une seule arche (en allemand 
Brûcke) qui donne, dit-on, son nom au village. 
Saluons en passant le prieur actuel, digne succes- 
seur des Bénédictins, un érudit et un aimable cau- 
seur. — N'oubhons pas non plus de prendre des 
forces et du courage pour affronter Bataille, la montée 
ardue où fut, au dire de M. A. Majeux, composée 
la fable de La Fontaine : Le coche et la mouche : 

Par un chemin montant, sablonneux, malaisé, etc. 

Ce nom de Bataille viendrait d'une bastille qui 
couronnait autrefois le plateau de Montsalvens; ou 
plutôt ce surnom a été donné à cause du combat 
prosaïque et journalier que gens ef chevaux ont à 
livrer contre les inégalités du terrain. Nous voici 
aux ruines de Montsalvens, vieille masure où 



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-^ 138 — 

respirent encore les souvenirs de la belle Luce des 
Albergeux, maîtresse de Jean II de Gruyère, et de 
Madelaine de MioUans, épouse délaissée du trop vo- 
lage Michel, le dernier de son nom et de princi- 
pauté. En passant la charrière de Crêve-cœur, nous 
méditerons le sort des dynasties. 

Arrivons à Châtel-Crésuz , petite paroisse com- 
posée de deux communes. Au-dessus du village est 
un signal, d'où l'on jouit d'une vue magnifique. 
Arrêtons-nous ici. Ce sera notre^ première étape: 
demain matin nous serons plus frais et plus dispos 
pour continuer notre trajet. 

II. 

De Crésuz à Cerniat, la route n'a pas été établie 
pour la plus grande commodité des voituriers. Ils 
doivent éprouver de furieuses tentations de jurer 
et de pester le long de ce sentier sinueux, qui tantôt 
s'élève sur la croupe des monts et tantôt s'enfonce 
dans la profondeur des ravins. Mais le touriste, lui, 
n'éprouve aucune fatigue, tant le paysage est dé- 
licieux à contempler. Il est cinq* heures du matin : 
le soleil vous inonde déjà de ses chauds rayons, 
tandis que le reste de la vallée est encore plongé 
dans l'ombre. Quelles sont, là bas, ces blanches 
maisonnettes éparses dans un océan de verdure ? 
C'est Charmey, dont l'église excitait au plus haut 
degré l'admiration de Louis Veuillot, qui en parle 
ainsi dans ses pèlerinages de Suisse : 

« Après l'éghse d'Ancône, qui regarde si noble- 
» ment la mer, je n'en sais pas de mieux située que 
» l'élégante petite église de Charmey, bâtie au bord 



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— 139 — 

» d'une colline, d*où Ton contemple un ravissant 
» mélange de rochers, de vallons, de-coteaux, d( 
j> montagnes, etc. » Jetez un regard vers le cou- 
chant : Le Moléson, 'gigantesque obéhsque appuy< 
sur des contreforts naturels, se formule devant voui 
dans toute sa royale majesté. Cette pyramide tout( 
verte plus rapprochée de vous, c'est la Dent oi 
Becca de Broc, aux pentes raides, aux formes angu- 
leuses et sévères. Ici le Val-de-Mothélon si agreste 
si animé, si industrieux. Plus haut, Brenleyres e 
Folièran, ces géants de nos Alpes; le Gros-Mont 
la Hochmatt, où se trouve, dit-on, la plus haut( 
chaudière du canton. Je passe sous silence ces in- 
nombrables pics, dents, arêtes, aiguilles, pointes e 
mamelons qui élèvent jusqu'au ciel leurs cimes, lej 
unes abruptes et sourcilleuses, les autres couronnées 
de gras pâturages. A chaque pas la scène change 
et d'un moment à l'autre ce sont des teintes* nou- 
velles : claires ou foncées. Vaporeuses et flottantes, 
roses et diaprées, sirlvant les heures du jour et les 
diverses inflexions des rayons du soleil. 

A vos pieds, au fond d'un abîme vertigineux, 
vous entendez mugir l'impétueux Javroz, un deî 
principaux affluents de la Jogne, comme celle-c 
l'est de la Sarine. 

Autour de vous, sur les hauts monts et dans U 
vallée, un concert, immense, indéfinissable. Milh 
bruissements dans le gazon, mille bourdonnementi 
dans l'air, se mariant aux chants des oiseaux, au:s 
rauques'sons de la trompe alpestre, au carillor 
argentin des troupeaux , aux joyeux refrains deî 
armaillis. 

nature toujours ancienne et toujours nouvelle, 



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— 140 — 

tableau mouvant et uniforme, hymne de la création 
au Créateur, quel peintre saisira toutes tes nuances, 
quel musicien montera toutes tes gammes , quel 
poète chantera toutes tes harmonies ? 

« Sur les bords d'on torrent je promène ma muse : 

— L'onde frappe le roc : à la longue elle l'use. 
Je me dis, en voyant ces flois coulant toujours ; 
Ainsi s'en vont, hélas I nos ans et nos amours, 
Et notre cœur, sur qui ce fleuve des ans passe, 
S'use par les amours et par les ans se glace. 

— Dieu, source infinie et du Juste et du Beau, 
Donne-nous d'apporter un cœur vierge au tombeau ! 
Puissé-je m'abreuvant aux sources du Permesse 
Conserver à jamais le feu de ia jeunesse. 

Et de ton chaste amour saintement embrasé 
Ignorer jusqu'au bout l'égoïsme glacé ! 

Au milieu de ces pensées et de ces réminiscences, 
nous arrivons à Cerniat, riant et populeux village, 
dont les maisons, la plupart en bois, sont dans une 
exposition fort salubre aux rayons du soleil levant... 

L'église, fraîchement restaurée, est d'un assez 
bon style, mais un peu trop petite. La sonnerie en 
est fort belle. Saluons M. le curé, un ancien con- 
ventuel de la Part-Dieu, qui a hérité de son confrère 
Dom Hermann la bosse de la mécanique, vous le 
trouverez sans cesse, comme dit Boileau : autour 
de six pendules, de deux montres, de trois cadrans. 

Mais au miheu de tous ces soins, il ne perd jamais 
de vue sa paroisse et il oriente avec une précision 
parfaite la boussole de sa propre vie. 

Après une courte pause remettons-nous en route. 
Les habitations deviennent de plus en plus rares et 
le terrain moins accidenté. Les contours anguleux 



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— U1 — • 

des montagnes s'effacent. Le paysage revêt un aspect 
monotone, propice à la mélancolie et au recueille- 
ment. Soudain, à un détour de la route, au sortir 
d'une petite forêt, de vastes et beaux bâtiments, 
aux lignes strictement architecturales, surgissent à 
l'horizon. Des toits en forme de cônes élancés, cou- 
verts les uns de tuile et les autres d'ardoise, res- 
plendissent au soleil. Quelle est cette Jérusalem 
nouvelle qui surgit au sein de cette Thébaïde?.... 
Vous l'avez deviné ! Ce sont les enfants de St. Bruno 
qui reprennent possession de leur berceau primitif. 
La Valsainte, — une conquête des moines, comme 
dit Louis Veuillot, — fut habitée par les Chartreux, 
de 1294 à 1778; puis par les Trappistes, de 1791 
à 1 81 2. En 1 81 8, les Ligoriens y fixèrent leur tente 
pour quelques années. Enfin, en 1862 cette soli- 
tude, avec les misérables ruinerqui s'y étaient con- 
servées, fut restituée aux Chartreux par un décret 
du Grand Conseil (*). Ces bons Pères habitaient 
autrefois la Part-Dieu. Ils avaient été englobés dans 
la razzia générale qui atteignit tous les couvents en 
1848. Le gouvernement actuel leur a permis de se 
reconstituer à la Valsainte et leur a rendu les faibles 
débris de leur ancienne fortune. Ils ont accepté 



0) La séance du Grand Conseil do 20 Mai 1861 restera 
mémorable dans les fastes parlementaires da canton de Fri- 
bourg. C'est la première fois qu'on vil se manifester une di- 
vergence notable au sein de la majorité issue des élections du 
7 Décembre 1856. La question à débattre était le rétablisse- 
ment des Chartreux. Les uns pensaient que ce rétablissement 
D'était ni nécessaire ni opportun. D'autres soutenaient le grand 
principe de la liberté des associations religieuses. Il y eut assaut 
d'éloquence de part et d'autre. Enfin, après une journée de 



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• — U2 — 

avec reconnaissance cet acte réparateur. La grande 
Chartreuse de France leur est venue généreusement 
en aide, et ils se sont mis à l'œuvre avec cou- 
rage, lis occupent en ce moment des légions 
d'ouvriers, dont près d'une centaine sont sous les 
ordres de M. H., maître maçon de Fribourg. Les 
uns sont occupés à équarrir des bois, les auti^es à 
tailler des pierres; ceux-ci portent des matériaux, 
ceux-là manient la truelle et le mortier. Au milieu 
des groupes de travailleurs, on voit circuler la robe 
blanche d'un moine qui, son plan à la main, sur- 
veille et dirige tous les travaux, adressant à celui- 
ci ou à celui-là un avis, un sage conseil et à tous 
des paroles de bienveillance et d'encouragement. — 
Ce moine, c'est Dom Bernard Peter, natif de Fri- 
bourg. C'est lui déjà qui a reconstruit la chartreuse 
de Portes en France. Sa mission est de relever les 
ruines. A le voir si accort et si actif, on ne soupçon- 
nerait pas que les ruines de l'âge commencent à 
s'accumuler sur son front ! Pendant l'été il surveille 
ses bâtisses ; en hiver il rédige les annales des mo- 
nastères de son ordre. — Auprès de lui se tient un 
respectable vieillard; ancien prieur de la Part-Dieu, 
tout heureux de se retrouver sous l'habit de St. Bruno 
et de pouvoir chanter bientôt son Nunc dimiuis. 
Trois autres religieux, un prêtre et deux frères, 
composent actuellement la communauté die la Val- 
délibération , le rétablissement des Chartreux fut voté par 
36 voix contre 35. Ce résultat est dû en grande partie à 
M. l'avocat Wuilleret, rapporteur de la cause. — Le décret 
du Grand Conseil fut toutefois dénoncé aux Chambres fédé- 
rales ; mais celles-ci passèrent à Tordre du jour, et c'est en 
1862 que les Chartreux ont été définitivement rétablis. 



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— 443 — 

sainte. D'autres viendront plus tard, à mesure. que 
de nouvelles cellules seront construites. — Un nom- 
breux personnel est employé au service de la maison 
et à l'exploitation du domaine. 

Après six jours d'un travail sans relâche arrive 
le jour où la famille humaine se recueille dans la 
contemplation des œuvres du Créateur. Pas n'est 
besoin de vous dire combien ce jour de repos est 
religieusement observé sur les chantiers de la Val- 
sainte. Il se dit tous les dimanches trois messes dans 
• une petite chapelle récemment construite et qui sera 
le nec plus ultra que le beau sexe, le sexe dévot 
n'osera franchir, lorsqu'une fois la clôture définitive 
sera terminée (^). 

Chaque matin et chaque soir, le son de la cloche 
convoque les habitants.de la colonie et les ouvriers 
à la prière, une prière courte mais fervente, récitée 
à haute voix par le P. Prieur ou par un autre re- 
ligieux. Après la prière voici le bouquet : le chant 
des litanies ou de V Ave maris Stella entonné avec âme, 
entrain et dévotion par les ouvriers eux-mêmes, la 
plupart tessinois ou italiens, et qui sont tous, comme 
on le sait, dilettanti par instinct. 

Avec regret je dis adieu à ce vertueux asile, d'où 
j'ai rapporté tant d'impressions que la langue hu- 
maine ne saurait traduire. Le bienveillant lecteur 

(*) Depuis l'époque où celte description a paru pour la pre- 
mière fois (1865), l'aspect de la Valsaînte à encore changé. 
Maintenant les constructions sont terminées, les murs d'en- 
ceinte sont élevés, la clôture est rétablie : la solitude appar- 
tient de nouveau aux moines. — La communauté actuellement 
reconstituée se compose de treize religieux, onze Pères et deux 
Frères. 



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— iU — 

voudra bien me permettre encore d'ajouter quelques 
réflexions sur les monastères en général. 

III. 

La Suisse comptait autrefois un grand nombre 
d'établissements analogues à celui que nous venons 
de visiter! Et de nos jours que sont-ils devenus? 
Antiques abbayes et monastères de St-Gall, de Wet- 
tingen, de Mûri, de St-Urbain, d'Hauterive, etc. 
Vous à qui nos ancêtres furent redevables du bien- 
fait de la foi chrétienne ; vous qui durant les siècles 
de barbarie fûtes des flambeaux civilisateurs ; vous 
enfin à qui, suivant la remarque du protestant 
Bridel, « la Suisse doit d'avoir des moissons, des 
» prés, des vignes, des habitations, là où il n'y 
» avait que de malsaines solitudes, d'âpres terrains 
» et d'inabordables rochers... ! » — Quelle ingrate 
fureur, ou plutôt quel esprit de vandalisme a armé 
contre vous la plupart de nos gouvernements hel- 
vétiques ? 

On a dit : « Ces couvents étaient trop riches. » 
— Quelques-uns d'entre eux possédaient, j'en con- 
viens, une honnête aisance, fruit de leur travail et 
d'une sage économie non moins que des libéralités 
toutes gratuites et spontanées de leurs bienfaiteurs. 
Leur fortune reposait sur des titres tout au moins 
aussi sacrés que ceux des simples particuliers. Y 
porter la main, c'était donc consacrer la fameuse 
maxime : « la propriété c'est le vol ; » c'était faire 
un premier pas dans la voie du communisme. — 
Et d'ailleurs ignore-t-on que l'opulence des moines, 
ou ce qu'on se plaît à décorer de ce nom, était 



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— U5 — 

l'apanage, le patrimoine des indigents et une source 
de prospérité matérielle et morale pour le pays. — 
Une expérience trop commune nous démontre au 
contraire que partout où Ton s'est emparé des pro- 
priétés religieuses ou ecclésiastiques, ces biens, après 
avoir engraissé momentanément quelques créatures 
du pouvoir, se sont consumés sans qu'on sache com- 
ment, ont disparu comme la neige au printemps, 
sans aucun profit ni pour les spoliateurs, ni pour la 
société. Demandez-en des nouvelles aux argoviseurs 
et aux annexmrs de tous les temps et de tous les 
pays ! 

On dit encore : « Les moines ne sont plus de 
» notre siècle : ils n'en ont pas l'esprit. — Eh ! 
qu'importe ! Leur costume, leurs idées vous dé- 
plaisent, je le sais bien. Mais enfin s'ils ne lèsent 
aucun droit divin, ni humanitaire, s'ils ne font de 
tort à personne, ne leur sera-t-il pas permis, comme 
à tout citoyen, de s'habiller à leur guise, d'ouvrir 
ou de fermer leur porte, de rester chez eux ou de 
sortir et de vivre sous la règle qu'ils ont vouée ? 
Autrement que deviendraient la liberté individuelle 
et le droit d'association si prônés de nos jours? 

On dit (je n'en finirais pas avec tous ces on dit) : 
€ Mais vos moines ne sont plus bons à rien puisque 
» le sol de la Suisse est partout cultivé. » Ah ! vrai- 
ment c'est une singulière raison de chasser les bien- 
faiteurs, du moment qu'on peut se passer de leurs 
bienfaits. Grâce au travail des moines, notre patrie 
n'est plus un repaire de bétes fauves, ni le séjour 
des éternels frimats. Mais le domaine des intelli- 
gences, le comptez-vous pour rien? Et sur ce ter- 
rain n'y aurait-il pas toujours des landes à défricher, 



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— ^46 — 

de mauvaises plantes à extirper, des semences de 
vertu à faire fructifier ? 

Aussi longtemps que le cœur humain sera un foyer 
incandescent de passions, il faudra des lieux de re- 
fuge, de saintes retraites pour les âmes désillusion- 
nées du monde et pour celles qui voudront mettre 
leur innocence à Tabri. 

Aussi longtemps que le vice, le dol, le parjure et 
les iniquités régneront sur cette terre ; aussi long- 
temps que le blasphème y lèvera une tôte orgueil- 
leuse : les prières, les bonnes œuvres et les expia- 
tions des justes seront utiles et nécessaires pour faire 
contrepoids à la colère divine, et devront s'élever 
jusqu'au ciel, comme paratonnerres spirituels, pour 
détourner la foudre et la convertir en des flots de 
bénédictions ('). 

Ecoutez ces paroles du grand Victor Hugo : « Le 
» monastère est le produit de la formule : Egalité, 
» Fraternité. Oh ! que la liberté est grande et quelle 
» transformation splendide I La liberté suflSt à trans- 
» former un monastère en république. » 

Tout ce passage de Tauteur des Misérables mérite 
d'être médité. 



(*) Dans tout ce long plaidoyer en faveur des couvents, nous 
n'avons considéré que les religieux fidèles au véritable esprit 
de leur institut primitif; et non pas certains moines dégénérés 
qui n'auraient conservé que le costume avec quelques obser- 
vances plus ou moins pharisaïques. — Nous avons considéré 
le moine homme de prière, homme d'étude, homme de dé- 
vouement ; nous avons rappelé les services rendus au genre 
humain , à la sainte cause du progrès intellectuel et moral. 
Nous avons fait abstraction du parasitisme et des abus : ces 
abus, nous ne voudrions ni les dissimuler, là où ils existeraient 
réellement, et encore moins les justifier. 



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— 147 — 

D'après les enseignements de la théologie mys- 
tique, le cloître est une montagne sainte, le lieu 
des chastes extases et des séraphiques délices ; un 
Thabor, où l'âme purifiée se transfigure ; un nou- 
veau Sinaï, où elle converse avec Dieu et d'où elle 
rapporte les oracles de l'éternelle vérité. 

C'est du- cloître que sont sortis Lacordaire, le 
P. Gratry, ie P. Hyacinthe, le P. Hermann, le P. 
Thêodose et notre bien aimé P. Girard ! 

Nous n'en finirions pas s'il fallait épuiser ce cha- 
pitre. Mais assez pour aujourd'hui. 

Une simple question en terminant. 

A ceux qui auraient vu avec plus ou moins de 
regret le rétabhssement des Pères Chartreux, nous 
leur demanderons si le spectacle qu'ils ont actuel- 
lement sous les yeux ne les a pas fait revenir de 
leurs étranges préventions ; et si de beaux bâtiments , 
même habités par des moines, n'offrent pas après 
tout un meilleur aspect que des ruines où croissaient 
naguère la mousse et les plantes parasites. 

Nous leur demanderons enfin s'ils se sentiraient 
le triste courage d'enlever le morceau de pain et 
les consolations religieuses que les pauvres de la 
contrée sont assurés désormais de trouver toujours 
au monastère de la Valsainte ?.... 



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— U8 — 

CHAPITRE HUITIÈME. * 

Une coarse an Rlo-de-IUothéloii. 

Je fus appelé en 1 86... à desservir, pendanf près 
de deux mois, la paroisse de Châtel-Crésuz, qui se 
trouvait provisoirement veuve de son pasteur. Les 
fonctions du ministère me mirent en rapports avec 
une des plus honorables familles de l'endroit. Le 
père, un des nestors de la contrée, est un type 
vivant, mais trop rare à notre époque de la vie pa- 
triarcale. Cloué par Tâge et les rhumatismes dans 
son lit ou sur son fauteuil, il ne surveille pas moins 
dans ses plus petits détails ses nombreuses exploi- 
tations alpestres, agricoles et industrielles. Il a vu 
croître autour de lui au moins une douzaine de 
rejetons mâles' et femelles, dont plusieurs sont fort 
bien établis dans diverses parties du canton. Une 
de ses filles lui sert de bâton de vieillesse. Un de 
ses fils remplit les fonctions de premier magistrat 
de sa commune. 

Ce dernier me dit un jour : Puisque vous êtes 
parmi nous, il nous faut visiter ensemble le Val-de- 
Mothélon. Croyez-moi, c'est une excursion qui vous 
charmera, et qui n'a pas vu le Mothélon n'a rien 
vu. — Aussitôt faite, la proposition fut aussitôt 
acceptée. Mais il nous fallait attendre un jour où le 
soleil nous accorderait quelques-uns de ses rayons, 
dont il s'était montré par trop prodigue deux mois 
auparavant. 



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— 149 — 

Enfin, lundi dernier, nous eûmes*un temps à 
souhait. — D*un pas alerte et rapide, et par des 
sentiers qui courent à travers les prairies, nous 
descendîmes la colline au bas de laquelle coule la 
Jogne. Nous visitâmes en passant une superbe 
scierie, puis nous traversâmes le torrent sur un 
petit pont couvert. Nous nous trouvâmes bientôt 
dans un défilé, entre le Vanel de Monse et les rochers 
quasi perpendiculaires qui forment l'extrémité de 
la Dent-de-Broc. Telle est l'entrée du Val auquel 
le Rio-de-Mothélon donne son nom. Le Val-de- 
Mothélon, c'est tout un monde isolé du reste de 
l'univers, bien que sous le rapport religieux et 
administratif il appartienne à quatre paroisses dif- 
férentes : Charmey, Broc, Estavanens et Gruyère. 
On y découvre la nature, avec toutes ses magni- 
fiques horreurs et l'industrie humaine, dans toute 
son activité. On y voit de nombreuses scieries et 
des charbonnières. Çà et là de misérables huttes, 
habitées par de pauvres gens, presqu'aussi incultes 
que les forêts et les rochers au milieu desquels ils 
vivent. Je rencontrai une petite fille de 7 à 8 ans, 
assez éveillée et dégourdie, mais qui ne savait ni 
réciter le Pater, ni répondre aux questions les plus 
élémentaires du catéchisme. Elle ne savait pas 
qu'il y eût un Dieu ! Il serait à propos et même 
urgent qu'un des zélés disciples de notre grand pé- 
dagogue vînt fixer sa tente, au moins pendant l'hiver, 
sur ce coin de terre. 11 y trouverait à instruire et 
à civiliser une trentaine d'enfants, lesquels vivent 
pour ainsi dire en dehors de tout enseignement 
intellectuel, religieux et moral. Si j'étais le gouver- 
nement, je commencerais par fonder une école et 



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— 458 — 

un poste d'instituteur dans cette, vallée , dont la 
population va toujours en augmentant. — On y 
trouvait autrefois une chapelle de 1» Vierge, con- 
struite et entretenue par les offrandes volontaires 
des fidèles. Elle fut bénite en 1810 par le célèbre 
curé, botaniste et médecin Dom Niqolas Dargnié. 
On y disait annuellement deux messes fondées ; mais 
elle a été détruite, il y a quelques années, par une 
inondation. 

La gaîté règne encore au fond de la. vallée, témoins 
ces joyeux couples et ce ménétrier que nous ren- 
contrâmes lundi matin. Selon toute probabilité, ils 
avaient prolongé un peu tard la veillée du dimanche. 
— Plus loin , nous vîmes des hommes armés de 
crocs métalliques, qui traînaient d'énormes billons. 
Ils s'accompagnaient en cadence d'un certain xîri, 
auquel les érudits ne manqueraient pas d'attribuer 
une origine celtique. Je suis trop profane en cette 
matière pour oser trancher la question. . 

Arrivés à un certain endroit, mon guide me fit 
entrer dans une cabane qui tient heu de cantine. 
Une bonne vieille femme, fort avenante, nous offrit 
^une bouteille de vin, accompagnée de pain blanc et 
d'excellente tome de chèvre. 

Après avoir suffisamment exploré la vallée, nous 
songeâmes à regagner nos pénates respectifs. Mais 
revenir sur nos. pas nous parut trop prosaïque et 
nous résolûmes d'escalader la Dent-de-Broc. Grande 
opus ! car les pentes en sont fort abruptes. A mesure 
que nous nous élevions, l'air devenait plus vif, les 
pâturages plus plantureux et la vue plus enchan- 
teresse. Nous traversâmes d'immenses troupeaux 
qui, loin de s'effrayer à notre aspect, s'approchaient 



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— 454 — 

de nous comme pour nous faire fête, fces armaillis, 
hospitaliers comme ils le sont tous , nous invitaient 
à nous reposer dans leurs chalets et à partager leur 
frugale collation de crème et de petit-lait. Le sol 
était jonché partout de débris de gentianes, dont 
on avait arraché les racines pour en composer ce 
précieux et stomachique nectar, la liqueur favorite 
du Gruérien, mais qui devient de plus en plus rare 
par suite d'une trop forte exploitation. (Ne serait-il 
pas possible et serait-il avantageux d'établir des 
semis de gentiane et de pratiquer cette culture en 
grand ??? Simple question que nous soumettons en 
passant au prochain congrès scientifique et aux dé- 
libérations de la tit. société de tempérance.) 

Une seconde, puis une troisième chaîne de mon- 
tagne apparurent au-dessus de celle qui limitait 
notre horizon. C'étaient la Hochmatt, les monts de 
Bellegarde et ceux du canton de Berne. Enfin nous 
arrivâmes sur l'arête, et un nouveau spectacle se 
déroula devant nos yeux. Nous avions en face de 
nous le Moléson et toute la Haute-Gruyère ; à nos 
pieds, la cité féodale de Gruyère assise sur son 
monticule, le cours sinueux de la Sarine, puis 
Epagny, Pringy, Montbarri, La-Tour, Bulle et toute 
la plaine. 

La vue serait bien plus belle, me dit mon guide, 
si nous gravissions la Becca, et il montrait un chemin 
fort pratique^ assurait-il, entre les fissures des ro- 
chers et le long des précipices. Mais moi, qui n'ai 
ni la forte tête ni les j^irrets d'acier des montagnards, 
je laisse cette ascension aux chasseurs de chamois. 
La trop récente catastrophe du Mont-Cervin me 
détourna d'une périlleuse curiosité. Je me contentai 



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— 452 — 

d'admirer, atec les yeux de la foi, le magnifique 
panorama sur les lacs et les glaciers qui m'était 
décrit en termes si éloquents. 

Nous descendîmes donc en ligne presque directe 
l'espèce d'entonnoir qui sépare la Dent-de-Broc de 
celle d'Estavanens. Nous arrivâmes tout harassés 
à la jolie chapelle des Marches. Une fervente prière 
à Notre-Dame du pèlerin, et plus tard un confor- 
table souper à la Maison-de- Ville de Broc nous firent 
oublier les fatigues et les émotions de cette journée. 



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— 153 



ÉPILOGUE. 



Nous terminerons ici celte Notice, et cependant 
elle est encore bien incomplète. 

Nous n'avons salué Charmey que de loin ; nous 
n'avons point pénétré jusqu'à Bellegarde. 

La Haute-Gruyère, Villars-sous-Mont, Albeuve, 
Montbovon, Lessoc, Grandvillard, etc., auraient 
peut-être le droit de se plaindre de notre silence. 

Nous avons, oubli impardonnable ! laissé de côté 
Vuadens, sur lequel il y aurait cependant tant de 
choses à dire, d'après le dicton populaire : 

Che le timton de Frubuo ire un muton 
Vuaden rCen serey le rognon. 

(Si le canton de Fribourg était un mouton, Vuadens 
en serait le rognon, — le meilleur morceau.) 

Vuadens, Curtis Wadingum, est une des plus an- 
ciennes localités fribourgeoises dont il soit fait men- 
tion dans les documents du moyen-âge. Cette sei- 
gneurie fut donnée, en 51 6, par le roi St. Sigismond 
à l'abbaye de St-Maurice d'Agaune, qui l'échangea, 
en 4317, contre Auborange aux comtes de Savoie. 
En 1 450, Vuadens, comme annexe de Corbières, fut 
inféodé aux comtes de Gruyère, et passa ensuite, 
avec son principal, aux Fribourgeois, en 1553. 

Sans parler des illustrations vivantes, Vuadens 
est la patrie du savant diplomate et polyglotte 

10 



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— 454 — 

J.-P. Tercier, né en 4704, qui rendit de grands 
services au roi de Pologne, Stanislas Lecsinski, dont 
il favorisa Tévasion au péril de ses jours. Il fut 
membre de TAcadémie des Belles-Lettres, et mourut 
en 1767. M. Tabbé Gremaud vient de nous donner 
une très intéressante notice sur ce Fribourgeois 
célèbre. 

L'église paroissiale de Vuadens a été incendiée 
le 9 juillet 1866, par Timprudence d'un ferblantier 
qui travaillait aux réparations du toit. On est en 
train de la rebâtir d'après les plans de l'architecte 
Fraisse, de Fribourg : elle sera ornée , dit-on , de 
plusieurs toiles de Deschwanden. 

Vuadens possède, avec Fribourg et la Valsainte, 
une des trois stations météréologiqites établies dans 
notre canton. Les observations s'y font avec une 
grande régularité par M. le curé Chenaux, physicien 
et naturaliste distingué. Celui-ci voudra bien nous 
permettre de faire un instant violence à sa modestie, 
en disant qu'il connaît à fond la flore et la faune 
fribourgeoises. Personne mieux que lui ne serait à 
même de nous renseigner sur le dialecte, les mœurs 
et les coutumes de la Gruyère. Il excelle aussi à 
manier la plume, surtout dans le genre humoris- 
tique. Il a publié dans le temps, sous un pseudo- 
nyme bien connu, une série d'articles fort spirituels, 
destinés à combattre certains préjugés et supersti- 
tions populaires. 

A quelque distance de Vuadens se trouvent les 
Colombettes, renommées pour leurs bains aroma- 
tiques et pour leurs cures de petit-lait, — séjour de 
prédilection des baigneurs sédentaires dont l'âme 
s'élève vers Dieu, tout en contemplant la belle nature. 



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— 455 — 

Nous aurions encore bien des observations à faire, 
des lacunes à combler, des oublis et peut-être des 
erreurs à réparer. 

Mais éloigné du pays depuis quelques années, le 
temps nous manque pour visiter en détail tant d'in- 
téressantes localités, auxquelles feu notre frère eût 
consacré sans doute un chapitre spécial. 

Le lecteur indulgent voudra bien se contenter 
de notre travail tel qu'il est. Pour nous, notre but 
sera atteint, et nous serons amplement dédommagé 
de nos peines, si ces modestes pages peuvent 
accroître dans le cœur des Gruériens l'amour sacré 
de la Patrie , et si elles inspirent aussi à quelques 
étrangers le désir de voir de plus près une contrée 
que la Nature, l'Histoire et la Poésie ont revêtue 
de tant de charmes ; une contrée qui ne peut que 
gagner à être mieux connue ! 

E. Raemy. 

SiON, fin juillet 1867. 



ERRAT VH. 



Page 107, ligne 20, au lieu de : Pierre fils du comte Jean III, 
lisez : .., fils naturel du comte Jean II, 






'■'^<^:^'. /.... -Cijiiigrtrz'edby Google 



TABLE DES MATIÈBES. 



Pages. 

Préinee 3 

Chap. I. liA liasse Gruyère 9 

Rive gaache de la Sarine — Rive droite. — His- 
toire et roman. — Un tableau de famille. — Les 
dames comme il faut. 

Chap. II. Bulle 30 

Chap. III. Houtbarry 51 

Chap. IY. l^e Moléson 68 

Chap. Y. Gruyère. Description et histoire . . - . 90 
Chap. YI. Tableaa historique, religieux et moral de la 

Gruyère, depuis 1554 133 

Chap. YII. Souvenirs d'une pérégrination à la Yal- 

sainte 136 

Chap. YIII. Une course au Rio-de-Molhélon . . . 148 

Epilogue 153 




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